Le local s’était augmenté ainsi par des annexions successives. Le noyau était une vieille poste aux chevaux, où le grand-père Gaudron avait servi comme postillon. C’était le fils de ce dernier qui avait en réalité fondé la maison.
Ernest Gaudron, le fondateur, avait eu deux enfants. Le plus jeune était le patron actuel. La fille aînée avait épousé, vers 1897, un éleveur de moutons des environs de Bolbec, qui s’appelait M. Debousquet, nom honorablement connu, dont la première syllabe commençait déjà à se détacher sous l’action du temps, et de la considération publique.
Le fils de ce Gaudron, qui s’appelait Ernest comme son père, avait travaillé dans la maison sous la férule de cet homme formidable, large comme un foudre de champagne, et qui, la nuit, par ses quintes d’asthme, empêchait tout un quartier de dormir. On commençait à peine à s’y faire, comme à un bruit d’usine, quand il mourut presque subitement, ayant atteint l’apogée de sa gloire et le maximum de son poids.
Son fils, moins important de carrure, n’était au point de vue commercial que la bien faible effigie du fondateur. Mais la maison marchait sur sa lancée. Elle s’était bien défendue pendant la guerre. Et le patron pouvait aller impunément, l’été, passer presque toutes ses soirées au baccara de Cabourg.
Il était marié, mais sa femme ne l’accompagnait que rarement dans ses sorties du soir.
Il avait épousé cinq ans auparavant une demoiselle de Coutances, une orpheline, que beaucoup de personnes trouvaient fort belle, et les autres trop mince, trop blonde, trop sérieuse de visage.
Le ciel n’avait pas béni leur union. Peut-être le ciel les trouvait-il mal assortis. En apparence, ils étaient bien ensemble. Mais, d’après les domestiques, ils « ne se causaient » presque jamais.
Ernest n’avait pas de maîtresse attitrée. Mais on disait qu’il faisait la fête.
Tous ces renseignements furent fournis à Robert par la patronne expansive d’un petit café, où il avait fait halte avant de se présenter dans la maison Gaudron.
— Monsieur, j’ai appris par des personnes du quartier que vous cherchiez un comptable…