— Ici, ajouta le patron, vous aurez affaire à des garçons d’écurie plus ou moins scrupuleux…

Ah ! voilà le point délicat, pensa Robert, mais M. Gaudron continuait…

— Vous veillerez à ce que ces bonshommes-là ne me volent pas trop. Veillez-y avec indulgence, car je ne tiens pas à m’en séparer. Vous devez savoir le mal que l’on a à trouver du monde. Si je mets dehors un garçon qui m’estampe, je le remplacerai par un autre qui m’estampera davantage. L’important, voyez-vous, est que ça ne soit pas scandaleux. Le nommé Gorgin m’empoisonnait la vie avec des ragots sur l’un et sur l’autre. Ce qu’il pouvait avoir une platine, ce gars-là ! Et avec ça, huit jours sur sept, un coup de sirop en trop. J’ai sauté sur le premier prétexte venu pour m’en débarrasser.

La cloche Gaudron et la cloche Gorgin ne rendaient décidément pas le même son…

Tout en parlant, le patron s’était levé. Il avait pris un chapeau melon gris et une canne en bambou.

— Ce bureau est votre domaine. Tout ce que je demande, c’est de vous laisser tranquille. Venez faire un tour avec moi dans les écuries, que le personnel fasse votre connaissance. Chemin faisant, je vous mettrai au courant de ce que seront vos fonctions.

Il est charmant, ce monsieur, pensa Robert. Et pourquoi la patronne du petit café, soi-disant le reflet de l’opinion publique, le voit-elle tellement au-dessous de son père ?… Ce garçon-là me fait l’effet de quelqu’un…

Il devait se rendre compte, par la suite, que M. Gaudron n’était pas ce qu’on pouvait appeler un homme supérieur. Il avait vu de lui en dix minutes exactement tout ce qu’il y avait de bon en lui, son affabilité, sa rondeur, une netteté de conception qui ne s’appliquait jamais à aucune conception. De plus, M. Gaudron impressionnait ses interlocuteurs d’un quart d’heure en énonçant de sages principes, qu’il ne mettait jamais en pratique.

C’est ainsi qu’il aimait à répéter qu’il fallait avoir l’œil au grain. Mais il répétait surtout cette phrase énergique aux heures où il n’y avait aucune espèce de grain en perspective ; somme toute, sa préoccupation inconsciente et secrète était de ne jamais s’occuper de rien.

Il adorait « s’atteler » à de nouvelles affaires, afin d’avoir une occasion de négliger les affaires en train. Sa vigoureuse et joviale paresse lui faisait toujours préférer les projets aux entreprises.