De la cour d’entrée, Robert et lui passèrent dans une cour intérieure, où tournait à cheval une élève du cours d’équitation, une jeune file anémique, avec moins de dispositions et encore moins de mamelles que n’en montrait l’antique Amazone. Au milieu de la cour, un stick sous le bras, se tenait le professeur d’équitation, un jeune homme blond, très sûr de lui-même et qui consacrait sa vie au polissage de ses ongles.

— J’ai à la maison, dit M. Gaudron, un vétérinaire, qui n’est pas là aujourd’hui. C’est un homme très à la page. C’est lui, M. Raulot, qui me remplace quand je m’absente, s’il se présente un client de hasard pour acheter un cheval. Mais la plupart des affaires, c’est moi qui les traite directement avec les clients de la maison qui se fournissent ici depuis un demi-siècle et plus, soit des rentiers du pays, soit de grosses Compagnies de transport de Paris ou des départements. J’ai, en plus de ça, trois acheteurs, qui vont chez les éleveurs, et qui font les foires des alentours… et quand je dis les alentours, je veux dire jusqu’à soixante lieues d’ici.

« … Vous, vous n’aurez qu’à vous occuper des comptes. Quand il nous vient des chevaux de sang, c’est M. Raulot, le vétérinaire, qui vérifie les signalements sur les papiers. Mais tant que les bêtes sont dans la maison, il vous remet ces papiers entre les mains, et c’est vous qui en avez la garde.

« … La grosse affaire pour vous, c’est la nourriture des chevaux. Tout ce qui concerne le fourrage est de votre ressort. Et je vous assure que ça représente quelque chose. »

Puis M. Gaudron fit visiter les écuries à son nouveau secrétaire. Il y en avait de deux sortes : les plus modernes, composées de boxes, où se trouvaient les chevaux de sang, sous la surveillance d’un jeune homme assez convenable, guêtré de houseaux. M. Gaudron ne lui parlait qu’anglais, bien que ce fût un jeune Belge, et que tous deux parlassent l’anglais avec une certaine difficulté.

Puis, ils passèrent dans les vieilles écuries, où des chevaux de trait étaient installés entre des bat-flanc à l’ancienne mode. Robert y retrouvait les écuries régimentaires, avec leurs grincements de chaînes, et le bruit plus sourd de l’avoine écrasée entre les lentes molaires.

Des palefreniers du bon vieux temps circulaient, fourches en mains, très en guenilles, et poussaient leurs « euh oh » familiers, qui semblaient sortir d’un goulot de bouteille.

Les magasins à fourrages impressionnèrent vivement le nouveau comptable de la maison Gaudron. Le patron lui expliqua alors plus précisément en quoi consisteraient ses attributions.

Le travail ne faisait pas peur à Robert. Mais il retrouvait cette crainte perpétuelle d’être « agrafé », qui l’avait tant obsédé au régiment. Il ne s’était pas encore aperçu que M. Gaudron était le plus débonnaire des maîtres. Pourtant, au fur et à mesure que se continuait la visite, il avait de plus en plus l’impression qu’il ne se trouvait pas dans une maison hostile. Un sentiment d’aise l’envahit, qui ne fut gâté que par une invitation à dîner, que M. Gaudron lui fit brusquement pour le soir.

Il la lui fit sur la porte d’entrée, au moment où il s’en allait, à la minute même où Robert se disait : « Je vais être tranquille. L’officier de semaine quitte le quartier. »