L’après-midi fut employé à remettre en ordre une partie des comptes en pagaïe de Prosper Gorgin.
Sa journée terminée, Robert rentra à sa pension pour faire un bout de toilette. Il y avait déjà fait un saut dans l’après-midi pour dire qu’il ne rentrerait pas dîner, et il avait été frappé encore une fois de l’aspect désertique que présentait ce family house archicomble.
Mais, à l’heure du repas du soir, il vit que la maison s’était peuplée comme par enchantement. Il avait traversé la salle à manger, où se nourrissaient des gens qu’il n’examina pas séparément. Mais l’ensemble lui inspira une aversion enfantine, et la résolution très nette de ne jamais manger en cette compagnie. Le service était fait par un homme et une femme qu’il n’avait pas vus le matin. Peut-être à ce moment-là étaient-ils employés à des travaux champêtres, qui n’avaient pas suffi à tarir leur abondante transpiration.
Robert se hâta de s’habiller pour se rendre au domicile du marchand de chevaux.
La maison où habitait M. Gaudron n’avait certainement jamais été neuve. Les larges marches de l’escalier de pierre étaient affaissées comme des coussins de velours, et l’on était surpris de voir cette vieille et ample cage d’escalier, sous la simple pression d’un bouton anachronique, s’emplir d’une lumière bien égale. Il eût fallu, dans d’épais chandeliers de cuivre, des chandelles fumeuses versant des larmes de suif, et agitant de lourdes ombres à chaque pas des serviteurs. Mais on comprenait cependant que des gens, qui habitaient là à demeure, eussent fait passer ce souci de l’harmonie au second plan.
Robert, qui ne se connaissait pas en meubles, se dit que le mobilier du salon offrait peut-être un grand intérêt. Pourtant, si peu compétent qu’il fût, les tableaux qu’il vit au mur ne lui inspirèrent pas confiance dans le goût de ses hôtes. C’étaient des paysages, états d’âmes indifférents d’artistes médiocres, dans d’importants cadres de cuivre. A un coin de la toile, on n’avait pas manqué de laisser, pour éblouir les visiteurs, un numéro d’exposition.
Mais, toutes ces petites observations, il les fit bien distraitement et sans y attacher d’importance. Grâce à ce beau soir de septembre, le romanesque s’était à nouveau emparé de son âme. Et il n’avait plus que cette pensée en tête : je vais voir Mme Gaudron…
Par où arriverait-elle ? Il y avait trois entrées plausibles.
Comme cette apparition ne se produisit pas tout de suite, il quitta impatiemment la réalité trop lente pour s’élancer très en avant dans un avenir de rêve, recréa à nouveau le portrait de Mme Gaudron pour se promener avec elle, tendrement enlacés au bord de la mer, et fut tout surpris de voir devant lui une personne totalement différente, qui était entrée il ne sut jamais par où. Cette personne n’était pas spécialement mince, elle était moins blonde que sur son signalement, et sa beauté ne le pétrifia point. Il s’était levé, s’attendant à ce qu’on le fît rasseoir pour une conversation préliminaire… Mais la dame dit simplement : « Monsieur, si vous le voulez bien, nous allons passer tout de suite à table, car mon mari m’a demandé de dîner de bonne heure. »
Robert suivit Mme Gaudron dans la salle à manger.