Les pays pittoresques, les beaux sites, les vieilles églises, s’ils entendent les éloges qui leur sont décernés dans les conversations mondaines, auraient tort de les prendre absolument à la lettre, et de ne pas faire la part, chez les louangeurs, du désir qu’ils ont de prouver leur sensibilité d’artistes, ou simplement d’alimenter l’entretien.
— Du côté de Mézidon, fit M. Gaudron, dans le pays d’Auge, c’est la vraie Normandie.
Ce n’était pas évidemment la première fois, que dans un repas d’amis, il risquait cette assertion, qui n’avait en somme rien d’audacieux.
Maintenant l’honneur était sauf, et l’on savait que la conversation ne risquait plus de chômer. On avait un bon stock de souvenirs d’auto. Il n’y avait qu’à laisser cette réserve de côté, à tout événement.
Le repas était simple, mais honorable. On servit un poisson et des perdreaux. M. Gaudron fit monter deux vins de choix, sur lesquels il fit une petite conférence. Robert en fut flatté et but de ces vins presque avec plaisir. En fait, il était encore moins compétent en vins qu’en meubles anciens. Il y avait une cave chez les Nordement ; le père de Robert avait habitué ses enfants à la considérer comme une des premières du monde. Mais Robert avait remarqué à la longue que certains éléments d’appréciation, tels que le prix d’achat, viciaient un peu le jugement paternel.
Ainsi un lot de vieux Sauternes, acquis au cours d’un voyage, à la vente après décès d’un hôtelier, passa longtemps dans la famille Nordement pour une occasion fabuleuse, jusqu’au jour où un vrai connaisseur s’inscrivit nettement en faux contre cet enthousiasme.
Mais si Robert était sans autorité comme dégustateur, il n’était pas insensible à l’influence brutale des liquides alcoolisés. Vers la fin du repas, un certain attendrissement modifiait sa façon de penser sur les choses et les êtres. Et, du clan qui discutait la beauté de Mme Gaudron, il passa insensiblement dans celui de ses admirateurs.
Fabienne était bien la dame un peu sérieuse dont on lui avait parlé… Mais son visage ne revêtait pas perpétuellement la même gravité… A certains moments, un gentil petit éclair de gaîté ironique passait furtivement dans ses yeux. Et c’était alors une tout autre personne.
… Les espoirs romanesques avaient reparu… C’est qu’aucune rebuffade ne les décourage. Ils ne sont jamais loin du seuil ; ils attendent patiemment, pour rentrer dans la place, que se relâche un peu la surveillance du gros bon sens et de la froide raison.
On servait le café à table, sans façons. M. Gaudron fit une petite déclaration à ce sujet, à l’éloge de la cordialité. Puis il tira sa montre.