« Ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s’ennuient point d’être ensemble, a dit l’auteur des Maximes, c’est qu’ils parlent toujours d’eux-mêmes ».
Robert n’osait pas encore parler de lui-même à Mme Gaudron. Fabienne ne pouvait parler d’elle-même à Robert. Il était donc de première nécessité, pour les deux interlocuteurs, de se mettre à juger de concert des gens de connaissance. On y trouve des occasions de prouver la sûreté de son jugement. C’est aussi une manière indirecte d’affirmer, sans avoir l’air d’y toucher, sa supériorité sur autrui.
Les deux causeurs se placent sur une sorte de piédestal d’où ils regardent ensemble tous ceux qui les entourent. Alors on se découvre fatalement des idées semblables, des sensations communes. Tout cela n’a rien de prémédité. C’est un instinct de rapprochement qui travaille ce monsieur et cette dame, et qui agit plus sûrement, avec moins de gaffes, qu’un pauvre petit calcul intelligent.
— Oui vraiment, avait dit Mme Gaudron, Ernest est un excellent homme. Et quand on le compare aux gens que nous avons l’habitude de voir ici…
— Vous ne les aimez pas beaucoup ?
— Je les ai en horreur. Ce sont des gens convenables, bien entendu, comme il faut, pas plus bêtes que d’autres, mais pas plus spirituels non plus. Je n’ai pas d’amis dans la société d’ici. Je ne crois pas que j’y sois particulièrement aimée.
Il s’efforça de mettre dans l’expression de son regard de la protestation contre une assertion pareille, de l’indignation contre les gens de Caen, sans se départir toutefois de le discrétion qu’imposait une première entrevue avec une femme du monde. Mais le temps matériel lui manqua pour se composer un regard qui exprimât tant de choses à la fois. D’ailleurs Mme Gaudron continuait l’exposé de son état sentimental…
— J’avais une compagne d’enfance, pour qui j’avais une affection profonde. Mais elle s’est mariée et habite Paris. On s’écrit, mais ce n’est plus du tout la même chose.
Ce fut pour Robert une excellente transition pour parler de Francis Picard, et, en faisant l’éloge de l’ami défunt, de se monter lui-même en épingle. Car n’était-il pas l’ami d’élection de ce jeune homme plein de qualités, et si sévère de goût pour choisir ses camarades ? En même temps, la façon tendre et profondément sincère dont il parlait de ce pauvre garçon attestait chez lui une sensibilité peu ordinaire. Fabienne renchérit sur les qualités de sa compagne d’enfance. Au bout d’un instant ils avaient l’air de deux veufs d’amitié, en pleine confidence… Ils avaient évidemment besoin, l’un et l’autre, d’être consolés. D’ailleurs, ce que Robert attendait de Fabienne, c’était simplement — il en était bien sûr — des consolations de pure amitié.
A mesure que la conversation s’avançait, il se fortifiait dans cette impression que Mme Gaudron était hors de son atteinte, et cette constatation le rassurait. Car son désir d’aventures était toujours combattu par la crainte d’avoir à agir. Ce n’était pas « un type dans le genre » de Guillaume de Nassau, dit le Taciturne, qui affirmait robustement qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. Robert avait besoin d’espoir sérieux pour se lancer dans une conquête. Or, pour le moment, l’espoir le laissait tranquille et ne l’obligeait pas à l’effort de l’entreprise… Fabienne, la charmante Fabienne serait sans doute pour lui une amie, une compagne de pensée. Elle remplacerait Francis Picard, avec un visage plus avenant. Mais, entre elle et lui, pouvait-il être question d’amour ? Il se répondait nettement : jamais.