Pourtant, quand il rentra le soir dans sa chambre, qui lui parut plus agréable que le matin, il était bien enfiévré pour un jeune homme sans espoir. Il ne put se coucher tout de suite. Il se mit à table pour préparer le petit billet sec qu’il enverrait le lendemain à sa famille, l’envoi protocolaire d’un millier de baisers… Mais il n’écrivit pas sa lettre à ses parents, et remplit toute une page avec ces trois mots, qu’il répétait trente fois, comme un modèle d’écriture :
… J’aime Fabienne… J’aime Fabienne…
Puis, après avoir brouillé tous ces « J’aime Fabienne » d’un gribouillis informe, il craignit de ne pas les avoir rendus suffisamment méconnaissables. Il déchira en tout petits morceaux cette feuille de papier si compromettante et faillit mettre le feu à la maison en les brûlant dans une cheminée qui n’avait pas été ramonée depuis dix ans.
VII
Un mari complaisant n’aurait certes pas aussi bien favorisé les rencontres de Fabienne et de Robert. Car un mari complaisant n’aurait jamais eu pour cela assez de cynisme.
Mais Ernest Gaudron y mettait une innocence sans borne.
Il savait bien, d’après une légende fortement établie et maintes fois justifiée, qu’il est dangereux d’admettre un jeune homme dans l’intimité d’une jeune femme.
Mais il avait une confiance absolue dans la vertu de Fabienne, et, en plus, une certitude vigoureuse que lui, Ernest Gaudron, ne serait jamais trompé.
Pourtant il avait eu deux ou trois fois l’occasion, au cours de sa vie de célibataire, de tromper des amis avec leurs femmes. Mais les autres, c’étaient les autres, et lui c’était lui. Cette foi en son étoile ne l’avait jamais abandonné dans la vie, et continuait à lui faire perdre beaucoup d’argent au baccara.
C’était aussi son caractère de défier l’opinion du monde par une espèce de bravade. Il ressemblait à beaucoup d’autres imprudents, qui, pour ne pas avoir peur de leur imprudence, préfèrent en tirer un certain orgueil.