Robert ne resta pas trois jours dans sa pension de famille… Ernest Gaudron, qui était de plus en plus enchanté de la probité certaine et de l’intelligence indéniable de son nouvel employé, prétendit qu’il n’était pas assez en contact avec lui. Il y avait dans la maison une chambre d’ami. Il fallut à toute force y installer Robert.
Le jeune Nordement ne pouvait pas décliner cette aimable invitation. Faut-il le dire ? Il n’en fut pas enchanté.
Il était heureux de voir de temps en temps Fabienne, mais il se demandait si ce ne serait pas un bonheur fatigant d’être constamment auprès d’elle. Il pensait à l’ennui de la « perpétuelle mise en scène » dont parle Verlaine. Il sentait bien qu’il plaisait à la jeune femme, mais cette impression favorable qu’il produisait sur elle, ne risquait-elle pas de se gâter, quand elle le verrait plusieurs heures par jour ? Il avait certes confiance en lui, mais se défiait de lui-même presque autant.
Depuis son entrée dans la maison, il avait passé toutes ses soirées avec Fabienne, et M. Gaudron ne fut jamais plus assidu au Casino de Cabourg. Bien entendu, le lendemain du jour où il avait fait sa connaissance, il avait raconté toute sa vie à Mme Gaudron.
Elle savait maintenant qu’il était un enfant prodigue.
Il lui avait dit pourquoi il avait quitté sa famille, et comment ses parents avaient voulu lui faire épouser Mlle Ourson. Pourtant, sans s’en apercevoir, il mentit un peu, et fit de cette jeune fille un portrait légèrement flatté.
Mme Gaudron, en écoutant ce récit, aima à se donner un air maternel précoce. Comme mère, elle ne risquait pas d’être prise au sérieux, car elle n’aurait pu enfanter Robert qu’à l’âge de trois ans.
Elle demanda gravement au jeune homme s’il avait bien réfléchi, s’il n’avait pas cédé à un coup de tête…
Il lui répondit d’un air viril que son acte avait été profondément mûri. Ce qui fit un double plaisir à Fabienne : elle vit qu’il n’était pas question pour lui de retourner au Vésinet ; et, en même temps, elle constatait que ce n’était pas un étourneau frivole et que l’on pouvait attendre de lui de durables sentiments.
Il la consulta sur un point important : fallait-il écrire tout de suite une lettre décisive à sa famille ?