Robert, chez M. Gaudron, était installé au deuxième étage. M. Gaudron et sa femme avaient chacun une chambre au premier.

La chambre de Robert donnait sur une cour plantée d’arbres, où se trouvait l’écurie particulière de M. Gaudron. Ernest avait deux autos, mais il devait à sa profession de marchand de chevaux de ne pas abandonner la traction animale. Il gardait donc, pour la tradition, deux chevaux rouans, du Merlerault, qu’il promenait bien ostensiblement, attelés à un phaéton, à travers la ville. Mais, dans son for intérieur, il donnait la préférence à l’automobile. Il avait donc deux voitures, une torpedo considérable, qui faisait surtout le service du baccara, et une belle limousine pour Fabienne, à qui le vent brutal était désagréable.

C’était cette voiture qui, tous les deux jours, emmenait Fabienne et Robert dans la campagne.

Ernest disait à déjeuner :

— Est-ce que vous sortez cet après-midi, pour que je prévienne le chauffeur ?

— Oui, disait Fabienne, nous avons une lettre à envoyer au Vésinet.

On avait mis Ernest au courant de la véritable situation sociale de son employé. Et cette histoire l’avait amusé énormément. Séance tenante, aussitôt qu’il avait appris que son jeune secrétaire était d’une famille très aisée, il l’avait augmenté de quatre cents francs. Robert, logé et hébergé chez son patron, avait donc près de neuf cents francs par mois pour son entretien, son argent de poche, et les goûters qu’il offrait à la campagne à Mme Gaudron.

Il était tout de même gêné des libéralités d’Ernest, bien qu’il n’eût encore à se reprocher aucun acte d’ingratitude caractérisé… Il apaisait sa conscience, en « en mettant » tant qu’il pouvait quand il était à son travail. Il arrivait tous les matins au bureau à huit heures précises. Ce qu’il avait à faire n’exigeait aucun génie ; il ne fallait pour cette besogne qu’une application facile et minutieuse, sans effort véritable, et dont s’accommodait à merveille son tempérament un peu paresseux.

Ernest Gaudron ne mettait jamais le nez dans les livres de Robert. Il aurait pu faire une constatation qui l’aurait fortement étonné : c’était qu’il était beaucoup moins volé par son personnel qu’il n’avait de tendances à le croire.

Comme dans beaucoup de maisons de commerce, les dépenses étaient plus élevées qu’on ne l’avait prévu. Car il est rare que le calcul des frais, fait à l’avance, ne soit pas très optimiste. L’affaire est moins avantageuse qu’on l’avait espéré. Alors le négociant préfère supposer qu’il y a du coulage, et, pour garder une bonne opinion de son sens commercial, adopter une fâcheuse opinion de l’humanité.