Robert se disait parfois : les gens de la maison vont me détester, car je serai leur surveillant. Ils s’en vengeront en faisant des ragots sur moi, et sur Fabienne.

Mais il s’aperçut qu’il ne les gênait guère, car leurs petits « rabiotages » étaient insignifiants.

Il s’aperçut aussi que les palefreniers s’occupent peu des affaires sentimentales de leur prochain. Un petit verre, le plus souvent possible, et, de temps en temps une aventure sensuelle, brutale et sournoise, avec une personne du sexe… ils n’en demandent pas davantage à la destinée.

Quant au professeur d’équitation, il vivait dans un domaine étroit, où le confinait l’amour de lui-même, et le souci de la propreté de ses ongles.

Robert pouvait donc impunément, sans faire jaser le personnel, s’en aller tous les jours en promenade avec Fabienne. Des gens de la ville auraient pu y trouver à redire. Mais la limousine était très discrète, et les deux amis gagnaient très vite la campagne.

Cependant cette intimité de tous les jours, ces repas et ces promenades qui les rapprochaient à tout instant, n’étaient pas de nature à avancer les affaires du Malin : lorsque deux êtres se voient beaucoup et sans contrainte, quand ils ont plus de bonne éducation que d’audace, le degré d’intimité qui s’établit entre eux devient difficile à dépasser. Au cours d’une promenade en limousine, si Robert eût désiré prendre la main de Fabienne, il aurait eu, pour oser ce geste, moins de hardiesse que s’il s’était trouvé pour la première fois avec elle… La jeune femme paraissait tellement tranquille, tellement confiante ! S’il avait senti en elle un peu d’inquiétude, il aurait eu plus de courage.

Le jeune Nordement était donc assez énervé. Bien entendu, il était toujours très ferme dans ses idées de résistance, et persuadé qu’il ne trahirait jamais l’excellent Ernest Gaudron… Il s’impatientait tout de même, et trouvait que le Destin ne le poussait pas assez sur le chemin de la tentation.

Une fois seul, il rêvait à des occasions de se livrer à des gestes plus significatifs… Ne pouvait-il pas arriver qu’au cours d’une promenade en auto, par un de ces crépuscules de septembre, Fabienne se sentît un peu de froid aux épaules, et qu’il la prît doucement dans ses bras pour la réchauffer ? Mais Fabienne, qui ne craignait le vent que pour son teint, n’était pas frileuse ; d’ailleurs la limousine était déplorablement bien fermée.

D’autres fois, il imaginait une petite excursion à pied dans la Suisse normande. On laissait la voiture à Thury-Harcourt, et en descendant un sentier étroit, on s’aventurait sur les bords escarpés de l’Orne.

Mais est-ce vraiment un plaisir sans mélange que de soutenir une dame dans un endroit où sa propre sécurité est en jeu, et se sent-on à ce moment l’esprit assez libre pour profiter du poids aimable du corps souple qui s’appuie dangereusement sur le vôtre ?