Robert s’était dit qu’il aurait assez d’empire sur lui-même pour ne rien changer à son attitude vis-à-vis d’Ernest Gaudron. Mais Fabienne, elle, serait-elle capable de cette simulation nécessaire et courageuse ? La jeune femme l’étonna par son air de parfaite tranquillité.

Rien ne ressemble à un innocent comme un coupable qui ne risque rien.

Ce n’était pas pour Robert jour de courrier familial. Les deux amis ne firent donc pas de promenades en limousine. D’ailleurs Fabienne devait se rendre à un thé, chez une dame de Caen. Elle s’y montra particulièrement gaie et animée.

De son côté, Robert apporta à son travail de bureau une ardeur extraordinaire. Il aurait voulu se dire que, grâce à son acharné labeur, à sa conscience exceptionnelle, il était la sauvegarde vivante de la fortune d’Ernest Gaudron. Malheureusement il n’en était pas persuadé, et pensait même que, privée de sa surveillance, la maison Gaudron eût marché tout aussi bien.

Après le repas du soir, Ernest Gaudron se leva, une fois son café pris, et, selon sa coutume, baisa la main de Fabienne, et serra celle de Robert. A la stricte vérité, ils n’éprouvèrent à ces marques d’affection et d’amitié aucune impression gênante.

Seulement, il sembla à Robert qu’au moment où ils restèrent seuls, Fabienne ne tenait pas trop à le regarder. Ils passèrent dans le boudoir sans s’adresser la parole.

Depuis quelques soirs, on allumait dans la cheminée un feu de bois léger. Fabienne, debout, appuya une main sur le marbre et les yeux baissés, considéra les bûches avec une vive attention.

Robert qui, en somme, avait bien le droit de se chauffer aussi, s’approcha de la cheminée à son tour, et, comme il se trouvait très près de Fabienne, il lui passa un bras derrière le dos et lui mit la main sur l’épaule. Cette main, tout naturellement, remonta ensuite jusqu’à la tempe de la jeune femme et amena doucement la jolie tête blonde dans le voisinage des lèvres du jeune homme, qui, après un stage assez court au-dessous de la paupière, descendirent ensuite, plus délibérément que la veille, jusqu’à des lèvres qui ne se refusèrent point : se refuser, en effet, eût conféré trop de gravité à cette démonstration purement amicale.

Désormais, dans leurs entrevues, le baiser sur les lèvres fut adopté comme geste de bienvenue, et aussi de congé. Ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs de prendre souvent sa place au cours de la conversation, soit à l’occasion d’une parole plus tendre, d’un souvenir plus ému, et même sans prétexte apparent.

Ils abandonnèrent, ou semblèrent abandonner un des sujets de leur entretien de la veille, leur résolution toujours ferme de ne jamais tromper Ernest Gaudron. Mais cela avait été dit une fois, et avec assez de solennité pour qu’il parût inutile d’y revenir.