Il ne manquait à ce prélude, pour que le mouvement en fût pressé davantage, que d’être un peu contrarié. Ernest Gaudron laissait trop de liberté à cette femme fidèle et à ce loyal ami. L’obstacle providentiel se présenta sous les espèces d’une tante de Fabienne, qui vint passer quelques jours chez ses neveux.
Mme Barnèche n’avait pas eu une carrière sentimentale très agitée et très fertile en souvenirs. L’âge mûr donne cependant à des personnes, que leur existence calme n’a point enrichies d’expérience, une méfiance systématique : la tante jeta dès l’abord, un regard assez inquiet sur Robert. Mais il la gagna à force de courtisanerie.
La tante faisait un peu de musique. Une fois Ernest parti pour Cabourg, on asseyait la brave dame au piano. Et c’était pour les auditeurs distraits des occasions de frôlements à la dérobée, gestes beaucoup plus faciles à accomplir quand les circonstances interdisent de les accompagner de paroles, qui les souligneraient dangereusement en leur donnant trop de signification.
Vers dix heures, la surveillante improvisée mollissait dans son devoir sous l’influence du sommeil. Elle était assez corpulente, et peu entraînée à veiller et à surveiller très tard.
Aussitôt qu’elle avait disparu, c’était comme une libération pour Robert et pour Fabienne. Il leur semblait que légitimement il fallait réparer le temps perdu. Alors les baisers avaient quelque chose de plus hâtif, de plus frénétique, de plus passionné.
La chambre de la tante donnait sur la cour, en face des fenêtres du boudoir. Un soir, Robert fit une remarque probablement ingénue : Mme Barnèche devait certainement guetter les petits morceaux de lumière qui filtraient au coin des rideaux baissés de leur fenêtre.
Elle s’étonnait sans doute de les voir rester ensemble si longtemps. Ne valait-il pas mieux, pour la dépister, lui faire croire que Robert était remonté dans sa chambre et Fabienne partie dans la sienne ?… Si l’on éteignait l’électricité ?
Les voilà donc tous deux dans le salon obscur.
Robert, qui est allé jusqu’à la porte pour tourner le bouton électrique, revient à tâtons auprès de Fabienne. La nuit est bien complète, car le feu s’est éteint dans la cheminée.
Ainsi donc, Robert, assis sur un canapé dans l’obscurité, à côté d’une dame qu’il aimait avec passion, dans une tranquillité absolue, puisque la tante était allée se coucher, puisque Gaudron était encore pour deux heures à Cabourg, Robert se trouvait dans des conditions favorables pour connaître un grand bonheur.