Un cousin d’Ourson était sergent-fourrier dans un régiment de zouaves. Il eut, à l’instigation d’un teinturier chimiste qui servait à sa compagnie, une idée fort ingénieuse. On télégraphia à Léopold, qui était mobilisé à Paris comme auxiliaire, de se procurer des fonds. Et l’on acheta à bas prix à un nommé Zafiriotis une bonne partie du stock de pantalons rouges invendables. Le chimiste, fort débrouillard, organisa, dans le pays même, une teinturerie. Une plante indigène, séchée à la vapeur, permit de donner aux pantalons rouges, non pas exactement un bleu horizon parfait, mais une sorte de bleu gris fort acceptable, et que l’intendance finit par accepter, la nécessité aidant.

On racontait encore toutes sortes de légendes, des transformations de couvertures de lit en couvertures de chevaux, de couvertures de chevaux en couvertures de lit, du pinard obtenu en traitant du cidre, de la gnole en maltraitant du houblon. On racontait du vrai et du faux, mais la villa des Clématites était là, en bonne pierre et en brique fine. Et l’on avait été forcé d’agrandir le garage pour y mettre deux luxueuses autos.

Mme Alvar, qui s’occupait de vente de bijoux et de mariages riches, connaissait les Ourson et les Nordement. Elle eut l’idée charmante et généreuse d’unir le fils Nordement à la demoiselle Ourson.

Les Ourson étaient beaucoup plus riches que les Nordement. Mais Léopold Ourson avait eu des hauts et des bas, ou plutôt une série de bas assez continue, suivie d’un haut un peu brusque. La famille Nordement, au moins depuis deux générations, jouissait de l’estime publique.

Aristide Nordement, qui avait succédé à son père dans le commerce des bouchons, était devenu un monsieur important, d’ailleurs sans s’en apercevoir, et sans que personne autour de lui se fût demandé pourquoi ni comment.

Il n’avait rien de brillant : c’est ce qui fit la solidité de sa situation, car il ne fut jamais excité, pour justifier une réputation d’homme d’affaires exceptionnel, à se départir de cette bonne prudence instinctive, qui l’avait toujours empêché de tenter de dangereux coups d’audace. Il n’eut, en somme, dans sa vie, qu’une seule idée prétentieuse : à un moment donné, il s’intitula fabricant de bouchons au lieu de marchand de bouchons, bien qu’en réalité, il achetât ses bouchons à diverses fabriques.

Sa femme, une Gormas, de Bayonne, fille d’un courtier d’assurances, avait plus d’ambition. Elle pensait qu’Aristide serait un jour conseiller du commerce extérieur, et peut-être décoré, grâce à l’appui d’un député, du parlementaire que l’on cultive dans chaque famille bourgeoise.

Ce fut surtout Mme Nordement qui accueillit avec faveur les ouvertures de Mme Alvar.

Irma, fille unique des Ourson, n’était pas très séduisante. Son visage avait à peu près l’expression d’une larve. Quelques cils rares et très peu de sourcils avaient poussé dans les environs de ses mornes yeux.

Depuis deux ans, des professeurs inlassables, Danaïdes à vingt francs l’heure, versaient leur littérature, leurs sciences physiques et leur histoire, dans ce petit tonneau sans fond.