Au bout d’un instant :
— Dis-moi ? est-ce que tu penses de temps en temps à ta famille ?…
— Jamais, répondit-il avec la plus absolue franchise…
Mais à partir de ce moment, il y pensa.
D’abord, une fois arrivé au bureau, il fallut bien évoquer l’idée de ses parents pour imaginer la lettre qu’il allait leur écrire et en établir le plan. Il aurait voulu l’écrire le jour même, cette lettre, ou même leur envoyer un télégramme, car l’inquiétude des gens lui était insupportable. Mais il craignait obscurément, s’il était trop pressé de leur écrire, de confirmer Fabienne dans ses suppositions…
Cependant, dans son for intérieur bien caché, il fit revivre toutes sortes de souvenirs de sa jeunesse.
Il revit la cour de la Sorbonne, le jour ce son bachot, quand son père était venu l’accompagner… Ils étaient entrés ensemble dans l’amphithéâtre pour entendre lire la liste des admissibles. Papa était certainement plus ému que son fils. L’appariteur disait : « Septième série : Monnier, Monzel, Nardier… Nordement… » Papa l’avait regardé avec des yeux humides, papa qui ne pleurait jamais…
Aristide Nordement avait été à l’école jusqu’à l’âge de quatorze ans. Il n’avait jamais appris ni le grec ni le latin. Mais il avait suivi avec orgueil la préparation de Robert. Le répétiteur lui avait dit que l’enfant était très calé sur Cicéron, et qu’il était aussi assez bon sur Virgile. Papa, sur les gradins de l’amphithéâtre, suivait l’examen oral. Il voyait son fils de dos à la table d’examen, et quand un méchant homme à barbe grise avait dit à Robert en lui montrant une rangée de livres :
« Prenez les Adelphes », papa s’était penché vers un autre candidat, et, anxieux, lui avait demandé à voix basse :
— C’est du Cicéron ?