Mme Nordement était une admirable maîtresse de maison. Quand on avait du monde, on « cherrait » un peu, c’est entendu, sur la qualité des vins, mais ces dîners de cérémonie étaient de tout premier ordre, et le service parfaitement organisé.
Lorsqu’ils étaient petits, lui et ses sœurs, et que l’un d’eux tombait malade, papa allait s’asseoir dans le grand fauteuil de la salle à manger, les jambes coupées d’inquiétude. Maman était d’un sang-froid merveilleux. Ah ! on ne pouvait lui reprocher de trop parler à ces moments-là ! Elle donnait les premiers soins, et c’est elle qui disait si on devait faire venir le docteur. Personne ne savait comme elle écouter le médecin, lui poser des questions utiles, et lui faire préciser le moment où il fallait prendre les potions… « Une demi-heure avant le repas, ou une ou deux heures après, et l’autre bouteille, indifféremment… »
Il souriait un peu en se rappelant ces détails.
Mais leur médiocrité même l’attendrissait infiniment.
Somme toute, il n’avait pas compris ses parents. Il les avait regardés comme fait un très jeune homme, qui ne sait pas qu’il faut demander à chaque être ce qu’il peut donner, et lui être reconnaissant, et l’estimer, s’il donne exactement ce qu’il doit.
Il ne pouvait communiquer à Fabienne toutes ces réflexions. Elle se méprendrait sur leur sens véritable, et croirait qu’il tenait à revoir sa famille.
Or il n’y tenait pas, pensait-il…
Ou, s’il y tenait, ce n’était que très peu.
S’il y tenait un peu, ce n’était pas précisément parce qu’il trouvait le temps long « après les siens », mais uniquement parce qu’il pensait que ses parents auraient un certain plaisir, à le revoir…
Quand on tient à revoir les gens pour leur faire plaisir, c’est tout de même que l’on pense un peu à son plaisir à soi et, en tout cas, que l’on serait heureux de savourer le plaisir que les gens auraient à vous revoir…