— Allons donc ! dit Jenny. Nous avons tous eu l’impression que c’était fini, que tu avais assez de ta famille, que tu ne voulais plus nous revoir… Dis-moi, un peu pourquoi, mon garçon ? ajouta-t-elle en hochant la tête… Alors tu te figures que papa et maman t’auraient marié de force, et obligé à épouser cette jeune fille qui ne te plaisait pas ? Tu sais pourtant comment sont papa et maman. Avec ça que, dans la vie, nous n’avons pas toujours fait ce que nous désirions ! Je ne sais pas si je te l’ai dit, mais quand il a été question pour moi d’épouser Félix, papa et maman n’étaient pas chauds chauds pour ce mariage. Ça n’empêche pas que j’ai fait ce que j’ai voulu et que papa et maman aiment maintenant Félix comme leur enfant… Sans compter que, tu sais, on était très inquiets à la maison. Personne ne savait ce que tu étais devenu. On nous a raconté qu’on t’avait vu à Dinard avec une grosse dame qui n’était plus de la première jeunesse. On se demandait si elle t’avait enlevé…

— Voilà comme on écrit l’histoire, dit Robert, qui se mit à rire en pensant à Fatma Orega.

Puis il changea de conversation. Car la question de Jenny : « Te voilà revenu pour tout de bon ? », il ne voulait pas encore qu’elle fût posée. Il se disait seulement qu’il serait obligé de rester dans sa famille tout de même un peu plus longtemps qu’il n’avait eu, et qu’il écrirait à Fabienne pour lui dire qu’il prolongerait son séjour. Mais il n’avait pas encore trouvé les prétextes valables qui justifieraient cette prolongation.

— Tu ne peux pas savoir, dit-il à Jenny, la joie profonde que l’on éprouve à se retrouver dans sa famille, quand on l’a quittée pendant quelque temps…

— Tu vois bien, fit Jenny, que tu étais parti avec l’idée de ne plus revenir ?

— Je ne dis pas cela, dit Robert, qui ne voulait toujours pas, en effet, que ce fût dit, mais que ça ne gênait plus que ce fût supposé… Je puis l’avouer à toi, ajouta-t-il après une hésitation, ce que je ne dirais pas à papa et à maman. C’est que j’avais l’intention, non pas de les quitter, bien sûr, mais de fuir leur tutelle… C’est d’ailleurs une intention… que je n’ai pas abandonnée…

— Allons ! allons ! fit Jenny, tu dis ça… Mais j’espère bien que tu n’y penses plus…

— … Enfin, dit Robert, il n’est pas question de ça pour le moment… Ce que je voudrais te dire, en amenant la conversation là-dessus, c’est que le fait d’être parti m’a fait apprécier plus que jamais le charme précieux de la famille…

— Allons ! tant mieux, dit Jenny, qui, ne cherchait pas midi à quatorze heures, et ne tenait pas à être une personne compliquée.

Robert connaissait la qualité d’esprit de sa sœur et savait qu’elle n’était pas pour lui la confidente rêvée. Mais il avait besoin de se confier à quelqu’un et d’élucider ses idées en les exprimant tout haut. Il n’était donc pas nécessaire que Jenny le comprît absolument. D’ailleurs cette incompréhension même servait sa thèse. Elle prouvait que sa sœur n’était pas en état d’apprécier cette famille qu’elle n’avait jamais quittée.