— Ainsi, Jenny, tu ne sais pas ce que c’est que papa…
— Ah, il est magnifique, voilà maintenant qu’il découvre papa !
— Ne ris pas. Je t’assure que je comprends mieux papa qu’avant d’être parti.
— Moi, dit Jenny, j’ai toujours eu pour mes parents les sentiments qu’il faut avoir…
— Justement, Jenny, les sentiments, qu’il faut avoir…, c’est-à-dire des sentiments de consigne, d’habitude, qui n’ont, crois-le bien, aucun rapport avec l’amour filial ardent et spontané…
— Oh ! je ne te suis plus, fit Jenny.
— Je le sais, que tu ne me suis plus. Quand tu as quitté nos parents pour habiter avec ton mari, à vrai dire, tu ne te séparais pas d’eux. Tu n’as cessé de les voir à peu près tous les jours… Je m’entends : il t’est arrivé parfois d’aller en voyage, et de rester absente quelques semaines comme moi, cette fois-ci… Mais moi, j’avais l’impression que cette séparation durerait très longtemps… et que je resterais peut-être des années sans revenir à la maison… Alors j’ai pensé à mes parents comme tu n’y as jamais pensé, comme moi non plus je n’y avais pas pensé auparavant. Alors j’ai senti que je les aimais véritablement, profondément, éternellement, et que ce n’était plus là une question de consigne et d’habitude, que je ne les aimais plus en vertu d’un commandement de la Bible. Ma petite Jenny, quand je suis entré tout à l’heure dans la salle à manger, quand j’ai vu ces vieux meubles autour desquels nous avons été élevés…
— C’est vrai, dit la précise Jenny. Ce sont, en effet, les meubles de notre enfance. Papa et maman les ont mis ici quand ils ont acheté la villa et qu’ils ont meublé à neuf leur appartement de Paris.
— Le buffet de la salle à manger, Jenny ! Tu ne sais pas ce que c’est que le buffet de notre salle à manger ! J’aurais voulu me mettre à genoux et l’embrasser…
— Le buffet ? dit Jenny. Quel type ! Voilà maintenant qu’il veut embrasser le buffet !