— Si tu n’es pas fatigué, dit papa, on ira ensemble à la gare pour attendre ta sœur Jeanne ?

— Bonne idée, dit Robert.

Ces deux petites phrases échangées leur permettaient de repartir pour un nouveau silence d’une demi-heure…

Robert avait songé à poser cette question à M. Nordement : « Es-tu content des affaires ? » Seulement, il se dit que son père, à son tour, lui demanderait : « Qu’as-tu fait pendant ce voyage ? » Et il préférait laisser ce sujet-là tranquille…

A la gare, ils reçurent la famille Glass. Jeanne Glass était l’aînée des trois enfants Nordement. C’était une femme grande, délibérément pleine de décision, et douée d’admirables facultés d’organisatrice, qu’elle appliquait à la vie la plus insignifiante qui fût. Elle prenait des airs de général d’armée pour fixer la date d’un repas de famille et faisait preuve d’une clairvoyance étonnante pour pénétrer les intentions et les arrière-pensées les plus secrètes d’une humble ouvrière en journée.

Glass, mari de la précédente, était antiquaire. Il avait repris la maison fondée par David Glass, son père. La grande question, maintes fois agitée dans le cercle de ses connaissances, était de savoir s’il était aussi fort que le fondateur. Naturellement, les vieilles générations tenaient pour le père Glass. D’ailleurs, aucun des arbitres n’avait la moindre compétence pour se prononcer. Mais ceux qui avaient connu David Glass avaient été impressionnés par ses manières tranchantes et méprisantes, tandis que l’air poli et froid du fils, avec sa lèvre rasée et ses cheveux blancs précoces, formaient un ensemble qui en imposait beaucoup à ses contemporains.

Mme Nordement avait toujours dans un coin un petit objet d’art, acheté dans le courant de la semaine, et qu’elle montrait timidement à son gendre…

— Qu’est-ce que vous avez payé ça, maman ?

— Deux cent cinquante…

— C’est à peu près ce que ça vaut. Vous n’avez pas été volée.