— Bien, bien, disait Mme Nordement sans laisser voir son dépit de n’avoir pas fait l’affaire miraculeuse…

Robert revenait de la gare en tenant par la main son petit neveu Gaston Glass, qu’il n’avait jamais trouvé si charmant. Et il pensait à toutes les erreurs de jugement qu’il avait commises au détriment des siens.

Pourquoi, jadis, en avait-il tant voulu à sa sœur Jeanne de mépriser, d’ignorer plutôt ses préoccupations d’étudiant ? Pourquoi avait-il été rebuté par ses conversations avec son beau-frère, qui n’avait pas comme lui l’admiration des efforts des artistes nouveaux et ne se passionnait pas pour les tentatives généreuses, désintéressées, auxquelles lui-même et Francis Picard avaient si religieusement applaudi ?

A chacun sa spécialité. Il ne faut pas exiger de chaque musicien qu’il soit un orchestre complet, mais le féliciter quand il tient bien sa place. L’élite, l’avant-garde, qui, par saccades brusques, essaie constamment de tirer le monde en avant, l’élite a son rôle nécessaire. Mais il ne faut pas demander à tout le genre humain d’être une immense avant-garde impatiente.

Quand ils discutaient, son beau-frère et lui, ils avaient raison tous les deux, chacun à la place où il se trouvait. Lui, Robert, suivait son ardente curiosité de jeune homme. Et il faisait bien. Mais pouvait-on blâmer M. Glass, le considérable antiquaire du faubourg Saint-Honoré, de ne pas bousculer la foule lente de la clientèle, et, pour résister aux poussées en avant de son beau-frère, de faire frein de tout le poids de ses intérêts conservateurs ?

Robert ne cessait maintenant de se répéter : « Pour être heureux avec les êtres, il ne faut leur demander que ce qu’ils peuvent donner. »

Son petit neveu, dont il tenait la petite main dans le sienne, son petit neveu avait six ans. Allait-il lui parler de métaphysique ou de mathématiques supérieures ? Il fallait le regarder avec amour, en se disant : il est tout petit, et comme il a bien la gaîté, la turbulence, la naïveté exquise de son âge !

Pour goûter pleinement son bonheur, qu’il ne cessait de boire à petits traits, et n’être pas tourmenté par l’idée d’avoir à écrire à Fabienne une lettre difficile, il décida de s’acquitter rapidement de cette tâche avant le déjeuner, et de porter tout de suite sa lettre à la poste, afin qu’il n’y eût plus à y revenir.

Avant leur séparation, ils avaient décidé qu’à défaut de moyens pratiques de s’écrire secrètement, il enverrait au couple Gaudron des lettres qui ne seraient en réalité que pour la jeune femme. Elle n’aurait qu’à faire mentalement les substitutions d’usage, à remplacer « mes chers amis » par « ma chérie », le mot « affectueusement » par « tendrement » et « mille amitiés » par cent fois autant de baisers frénétiques. Ce code était des plus simples, et, il n’y avait pas besoin de beaucoup de conventions préalables pour l’appliquer.

Il écrivit donc :