Ernest avait été très déçu de ne pas trouver Robert à la maison. Il avait à lui raconter mille histoires de baccara, qui n’intéressaient pas sa femme.

Et puis, dans ce pays, où il était allé soi-disant pour affaires, le hasard avait voulu qu’il amorçât véritablement une affaire de la plus grande importance. Il s’agissait d’une vaste entreprise de transports automobiles de fourrages. La situation était critique. Des éleveurs voyaient leurs bêtes crever de faim par suite de la crise des chemins de fer. D’autre part, à certains endroits, des fourrages pourrissaient sur place. Or, il y avait moyen de se procurer des camions automobiles à des prix avantageux, dans une usine qui avait été un peu fort dans sa production et qui baissait maintenant ses tarifs d’une façon considérable.

Il se proposait de parler de l’affaire à son beau-frère Debousquet. Mais il aurait voulu surtout en toucher deux mots à Robert, qui lui avait dit, à différentes reprises, que des gens de sa famille marcheraient dans une affaire bien présentée.

A la vérité, il n’avait pas besoin de concours financiers supplémentaires. Il lui était simplement agréable de voir Robert, et la nécessité où se trouvait cet homme dissipé de passer pour un personnage sérieux l’avait habitué à justifier constamment son plaisir par des raisons d’intérêt commercial supérieur.

— En tout cas, dit-il à Fabienne, nous ne moisirons pas chez les Debousquet. Le dîner de fiançailles aura lieu demain dimanche. On passera le lundi avec eux s’il n’y a pas moyen de faire autrement. Mardi matin, la fuite en douceur, et le retour à Caen.

Fabienne ne demandait, elle aussi, qu’à abréger ces fêtes de famille. Après le départ de Robert, elle avait été un peu calmée, une fois qu’elle avait cessé d’être tourmentée par le besoin impérieux de tout faire pour le retenir. Son destin était entre les mains de la Providence, et c’était comme un soulagement pour elle de n’avoir plus à s’en occuper elle-même.

Au fond, elle comptait bien qu’il reviendrait, et si, par moments, elle mettait les choses au pis, c’était pour ne pas défier le sort.

Robert lui avait caché le véritable attrait que le foyer paternel exerçait sur lui. Elle ne se doutait pas des fascinations puissantes que le jeune homme avait retrouvées là-bas. Elle les imaginait d’autant moins qu’elle-même n’avait éprouvé qu’un plaisir bien calme à rejoindre chez les Debousquet des personnes de sa famille, son frère et sa belle-sœur, qui venaient du Midi. L’espèce d’enchantement que Robert éprouvait parmi les siens eût fait un rude contraste avec la détresse, d’ailleurs aussi exagérée, de Fabienne au contact de la famille Debousquet. Aucune broderie d’imagination n’embellissait pour elle la médiocrité de cet entourage. M. Gaudron se trouva bien d’accord avec elle, quand il lui dit à la dérobée, tandis qu’il désignait leur famille : « Ah ! si l’ami Robert était là ! »

Ernest au moins se distrayait un peu en parlant élevage, et en entretenant Debousquet de son affaire de transports.

Il dit encore à Fabienne :