Il a entendu, la veille, dans un dîner d’amis, parler du prochain mouvement.

Quelqu’un disait que le nom de M. Tury-Bargès ne manquerait pas de s’y trouver.

C’est alors qu’une autre personne, qu’il ne se hasarde pas à nommer, crainte (dit-il) de confusion, c’est alors que quelqu’un a dit que M. Langrevin avait des ennuis commerciaux. Bien entendu, M. Chasselin a poussé les hauts cris, et a déclaré que la maison Langrevin était inébranlable.

Mais, comme cet ami fidèle ne se trouverait pas toujours là pour protester et remettre les choses au point, il a tenu à prévenir sans retard M. Tury-Bargès, afin qu’il prenne lui-même ses précautions contre les malveillants racontars.

M. Tury-Bargès, dans sa réplique, n’a pas un instant l’air de croire qu’à ce dîner les choses aient pu se passer d’une autre façon…

Pas un mot de lui ne peut faire supposer qu’il mette en doute l’énergie des protestations de M. Chasselin.

Il est très ému du zèle amical qui a provoqué la démarche de l’excellent conseiller.

Et rien dans les paroles de l’orateur ne permet de croire qu’il ait soulevé un instant dans son esprit cette hypothèse que la visite de M. Chasselin puisse être due à une innocente curiosité. Il est très heureux que cette démarche ait été faite, et de pouvoir fournir à M. Chasselin tous les renseignements nécessaires pour répondre aux colporteurs de faux bruits et aux calomniateurs…

… Ce qui a pu donner naissance à ces racontars, c’est peut-être la faillite de la librairie Moulisse, de Lyon, dont M. Langrevin était le plus fort créancier. Mais la somme que M. Langrevin avait prêtée à Moulisse représentait simplement un bénéfice important que la maison de Paris avait réalisé dans des affaires faites en commun avec cette librairie de Lyon. Il ne s’agit pas là d’une perte, mais d’un manque à gagner. M. Langrevin, étant le principal créancier de Moulisse, rachètera l’affaire de Lyon en payant les autres créanciers. Finalement, la librairie Langrevin rattrapera largement tout ce qu’elle aura mis dans cette entreprise qui est excellente en elle-même, et qui avait été, il faut le dire, très mal conduite par ce Moulisse, de Lyon.

M. Chasselin paraît enchanté de ces explications. Sur le pas de la porte, il forme des vœux ardents pour que M. Tury-Bargès fasse partie du prochain mouvement. Mais Florentin, toujours suivi des yeux et admiré par sa femme et son beau-frère, paraît bien au-dessus de toutes ces préoccupations : une commission de revision du Code Commercial absorbe en ce moment toutes ses pensées. Son existence est vouée au travail et à l’amélioration lente et patiente des formes de la justice humaine. Les récompenses viendront à leur heure. Il n’a pas le droit de perdre son temps, il ne dira pas : à les solliciter, mais même à les espérer.