Mais, quand le jour était venu, c’était tout de même moins affligeant que cette petite flamme de bougie qui révélait peu à peu les coins et les murs. Le papier était parti par endroits; à d’autres endroits, il se gonflait en ampoules. Il y avait dans un coin du plafond, près du lit, un trou noir et inexplicable, d’où sortirait sans doute cette grande araignée, exotique et venimeuse, qui vient tuer mystérieusement les voyageurs pendant leur sommeil.

Les gravures représentaient des scènes antiques où des rois étaient chargés de chaînes, où des femmes éplorées et froides suppliaient des guerriers impassibles et bouclés. Parfois, c’étaient des fêtes champêtres qui vous dégoûtaient de la danse, de la joie et des corbeilles de fruits.

Les fauteuils étaient couverts d’un reps terrible, hostile, où l’on aurait voulu frotter des allumettes. Ils s’ornaient, en outre, de petits ronds de dentelles qui tombaient constamment et qu’on replaçait par manie. La pendule battait un tic-tac tellement implacable qu’on se relevait, à peine couché, et qu’on arrêtait rageusement le balancier pour tapage nocturne.

Quand on s’était remis au lit et qu’on avait réussi à réchauffer les draps humides, on s’apercevait que l’édredon était beaucoup trop lourd et la couverture beaucoup trop mince; on était en nage dès son premier sommeil; on rejetait machinalement l’édredon et l’on se retrouvait, l’instant d’après, transi de froid. Il fallait rechercher le duvet; le lit était débordé; la couverture, trop étroite, s’en allait on ne savait où; on s’enroulait dedans comme on pouvait; on s’enfouissait à nouveau dans l’édredon recouvré.

Et tout à coup, on avait peur d’être incommodé et d’être obligé de s’en aller à travers les corridors inconnus, en trébuchant sur les souliers placés devant les portes, pour arriver, après mille périls et mille terreurs, jusqu’à un réduit immonde ou suffocant...

En un rien de temps, tout a changé. Ce réduit, infâme et glacé, est devenu un endroit bien aménagé, chauffé au calorifère, où l’on passerait des heures à lire des romans. Une lumière éclatante a envahi les chambres et les corridors. On n’a pas modifié les recoins et fait disparaître dans les couloirs les inégalités de niveau, parce que ces complications étaient séculaires et immuables. Mais ces détours, largement éclairés désormais, ont perdu leur aspect sinistre. Le bougeoir, lamé de cire, jaspé de vert-de-gris, n’existe plus. Le veilleur a toujours l’air renfrogné d’un homme arraché à son premier sommeil. Mais il a quelque chose de plus satisfait et de plus auguste; car il est celui qui, d’un geste de main, en tournant un bouton, fait naître la lumière. Il est détenteur d’un peu de la puissance divine.

Dans la chambre, le reps subsiste. Le reps est inusable et éternel. Mais le papier a été arraché et remplacé par un autre papier à quinze sous le rouleau, que les murs, séchés par le calorifère, ne soulèvent plus. Il n’est plus question de gravures gréco-latines: Hippocrate, les envoyés d’Artaxerxès, Coriolan, les Volsques, le Brenn, les sénateurs, les licteurs, tout ce monde s’est répandu chez les marchands de bric-à-brac où il attend qu’un engouement subit lui redonne une certaine valeur et l’installe dans les salons élégants. Il a été remplacé par des chromos plus modernes et d’un prix infime: une noce, un baptême sous le Directoire.

Les rideaux qui tendaient à se rejoindre et ne se rejoignaient jamais ont été évincés par un store à l’italienne, qui doit s’abaisser et ne s’abaisse d’ailleurs point; mais il ne faut pas demander l’impossible.

Le lit est maintenant en fer peint avec de jolies boules de cuivre. Une lumière électrique éclaire la cheminée et saute magiquement à la tête de ce lit bien moderne.

A qui devons-nous ces transformations? Quelle fée bienfaisante rend peu à peu toute la province habitable et confortable? C’est qu’il est venu, sous d’étranges peaux de bêtes, des visiteurs exigeants et tout-puissants. C’est que le char du Progrès, avec ses quatre cylindres, a parcouru la France.