AUTOUR DU QUARANTIÈME DEGRÉ
—————
Il ne s’agit pas ici d’un voyage d’explorations aux alentours d’un degré de latitude ou d’un méridien. Non, le degré en question est un simple degré centigrade, le quarantième au-dessus de zéro, celui que Fahrenheit appelait plus volontiers le 104ᵉ.
Mais ce simple petit degré ne laisse pas d’avoir une certaine importance; car il fait partie de cette série très restreinte, qui va du trente-cinquième au quarante-deuxième, et qui délimite étroitement l’espace thermométrique où notre pauvre corps humain a licence de se promener, alors que la matière inanimée a droit à une échelle beaucoup plus vaste, depuis des centaines de degrés au-dessous jusqu’à des milliers de degrés au-dessus.
Le trente-septième degré, degré normal et banal, n’offre aucun intérêt; le quarantième degré est infiniment plus pittoresque. Il est surtout fréquenté par des typhiques, des scarlatineux, des rougeoleux, et aussi par des grippés.
C’est à ce dernier titre, le plus modeste de tous, que j’ai été admis au quarantième degré pendant vingt-quatre heures, au début de la semaine dernière. Je m’étais procuré une influenza de la façon la plus commode et la plus pratique. J’avais marché assez vite au milieu d’une foule pressée de façon à avoir bien chaud; puis, le pardessus bien ouvert sur la poitrine, j’étais resté à causer au coin d’une rue, au milieu d’un courant d’air actif. J’aurais pu d’ailleurs, pour le même prix, me procurer quelque chose de plus conséquent, tel qu’une bonne pneumonie par exemple. Mais je me contentai d’une grippe.
La période ennuyeuse du voyage, c’est l’ascension, quand la fièvre monte du degré normal au bienheureux quarantième degré. On a des frissons, on claque des dents, on est pour soi-même un compagnon insupportable. Mais une fois installé au degré voulu, que l’on est bien! On pense ou l’on rêve à des choses imbéciles, mais qui ne vous paraissent peut-être idiotes ou absurdes que parce qu’on n’en a pas l’habitude. On associe des idées qui ne vont pas ensemble, et par moments on a du génie. On construit un système philosophique qui vous semble d’une ingéniosité et d’une beauté extraordinaires. Quand, une fois redescendu à une température plus normale, on essaie de reconstituer par bribes ces conceptions du quarantième degré, elles vous apparaissent comme des pauvretés. Mais c’est parce qu’on n’est plus au quarantième degré, et c’est parce qu’il faudrait y rester pour comprendre ce qui s’y passe et ce qui s’y rêve.
Si l’ascension vers la fièvre est pénible, la descente, à renfort de quinine, est moins douloureuse, bien que le fébrifuge vous rende sourd et hébété; mais c’est assez agréable d’être hébété et sourd. On dirait qu’on a capitonné le monde pour ne pas vous faire mal à la tête. Quand on est redescendu (en faisant attention de ne pas descendre par erreur deux degrés de trop), on est meurtri et abattu, avec des quantités de petites douleurs insignifiantes qui voltigent sur vos reins, autour de votre tête, le long de vos côtes...
*
* *
Je suis sûr que c’est un excellent sport que l’influenza, et qu’on va découvrir un de ces jours qu’il faut avoir de l’influenza et de la fièvre une fois par hiver. Après avoir inventé des fébrifuges, il faudra trouver des fébripètes. D’ailleurs, ceci n’est qu’un détail d’une grande conception, dérivée de l’idée du vaccin et touchant la maladie nécessaire et volontaire. D’ici cent ans, toutes les pneumonies, pleurésies et fièvres éruptives que nous subirons, nous nous les serons données nous-mêmes, à des époques que nous aurons choisies, au lieu de nous en remettre au hasard, qui nous envoie les maladies à des moments où elles peuvent être préjudiciables à nos affaires, et même à notre santé.