C’est alors qu’elle ajouta :

— Moi je vous ai bien attendu.

Et c’est alors que Daniel avait dit, en souriant, sans penser à mal et par manière de plaisanterie :

— Est-ce bien sûr ? Est-ce bien sûr que vous m’ayez attendu ?

Mais Berthe, soudain, se tourna vers lui et le regarda en face, en ouvrant largement les yeux, pour qu’il pût lire au fond d’elle-même.

Pourquoi cette façon grave de répondre à une plaisanterie ? Pourquoi prendre, à propos d’un badinage, ce grand air d’innocente, à qui sa conscience ne reproche rien ?… Daniel pensa à André Bardot. Il se dit : Je suis peut-être en chemin d’apprendre quelque chose. Et l’instinct diabolique de savoir ne lui permettait pas de s’arrêter sur ce chemin. Et puis, le soir, quand il se couchait, pouvait-il s’endormir tranquille s’il n’avait pas scruté tous les recoins d’ombre ?

Il regarda Berthe et sans quitter son ton de plaisanterie, afin que son accusation ne fût pas regardée comme sérieuse si elle était reconnue injuste, il dit en ricanant : Hé, hé ! André Bardot !

Les paupières de Berthe battirent une fois, puis elle continua à regarder Daniel les yeux grands ouverts. Il sembla pendant deux secondes qu’elle ne pourrait plus s’en aller et qu’elle n’oserait plus refermer les yeux. Daniel en avait froid par tout le corps.

Elle sourit enfin, et dit : Pourquoi ce nom ? Mais elle avait souri trop tard, deux secondes trop tard. Et puis que signifiaient ces mots : Pourquoi ce nom ? Elle n’avait donc pas osé le répéter, ce nom ?

Le soupçon, maintenant, avait pris possession de l’âme de Daniel, comme un nouveau patron avec qui ça va changer et à qui on n’en pourra faire accroire. Autoritaire, il allait tout visiter au passage, peser les réponses, examiner l’aloi de tous les regards.