Un télégramme avertit Julius de se trouver le même soir, à la terrasse de la Paix.

Il prit le train pour Paris après avoir dîné à la hâte. Il se trouva seul dans un compartiment avec une dame, qui lui fit l’effet d’une demi-mondaine très élégante. Elle portait un corsage et une ombrelle en dentelle assortie et tenait à la main un petit sac en maroquin jaune clair. Daniel s’assit à l’autre bout du compartiment, sur la banquette d’en face, et regarda cette dame fixement.

Il avait conçu ou plutôt rêvé un plan de campagne : engager la conversation avec elle, lui proposer de la reconduire chez elle, passer la nuit en sa compagnie, puis se lier d’une façon suivie. Il se voyait son amant attitré, la conduisant au théâtre, où Berthe, à qui on les désignerait de loin, serait navrée de désespoir.

Mais il se dit : A quoi bon ? Berthe m’aime. Il ne s’agit pas de la dépiter et de me faire aimer d’elle. Ce n’est pas la question. Ce qu’il y a de grave, c’est ce quelque chose qu’il y a dans le passé et que rien, rien ne peut effacer.

Le train arrivait en vue de La Chapelle et sifflait sans relâche, comme un cheval hennit en rentrant à l’écurie. Il passa entre des bâtiments interminables, des fils télégraphiques, de longues suites de wagons désœuvrés, et d’innombrables signaux, qui n’avaient jamais semblé aussi prodigieusement inutiles. La dame avait tiré une glace de sa poche et se tamponnait doucement le nez avec un petit mouchoir. Quand le train entra en gare, Daniel sauta sur le quai, puis attendit sa compagne de voyage, afin de lui offrir un semblant d’aide pour descendre. Ne sachant par quel bout la prendre, il lui toucha vaguement le bras. Elle remercia d’un signe de tête et se dirigea rapidement vers la sortie. Il pensa à la suivre jusqu’à sa voiture, afin de ne pas perdre toute trace ; mais il aperçut au bout du quai un jeune homme de haute taille, à qui elle tendit la main ; puis tous deux s’en allèrent ensemble, en causant. Daniel renonça donc à elle et la remit mentalement aux soins de cet inconnu.

Julius était installé à la terrasse du café, à côté d’un de leurs vagues camarades communs, un étudiant en médecine d’une trentaine d’années, borgne d’un œil et triste de l’autre et qui parlait sans relâche, d’un ton las et assuré. Il était prolixe en anecdotes sur le monde médical, sur les nouvelles découvertes et sur toutes choses. Il parlait aussi, avec moins de précision, de ses examens, dont on n’entrevoyait jamais la fin. Daniel, impressionné par sa morne supériorité, avait en lui beaucoup de confiance, et l’avait maintes fois consulté, au sujet de toutes sortes de symptômes.

Daniel fut content de le trouver là, pour ne pas être obligé de parler tout de suite à Julius. Le jeune homme borgne leur raconta des histoires d’une femme hystérique, qu’il avait connue à la Maternité. Puis il dit qu’il n’avait pas été aux courses depuis trois semaines. Il leur dit encore pourquoi il ne retournerait plus dans un café du boulevard Saint-Michel. A la fin il se leva, pour rentrer travailler.

Daniel n’entama pas tout de suite la conversation qu’il avait projetée. Julius et lui examinèrent un maigre vieillard aux longs cheveux bouclés, qui se promenait de table en table à pas traînants et montrait des petits miroirs qu’il approchait de sa bouche ouverte, et où d’un dernier souffle de vie il faisait apparaître l’image d’une femme nue, d’une très pauvre obscénité. Un autre individu, arbitrairement coiffé d’un fez, déroulait sans espoir un tapis à fleurs jaunes.

— Tu ne m’as pas dit ce que tu pensais de Berthe Voraud ? dit tout à coup Daniel, d’un air détaché.

— Pas mal, dit Julius.