Il avait fait des armes à trois reprises, chez trois maîtres d’armes différents. Chaque fois, au bout de quelques semaines, il avait quitté la salle sans prévenir, en abandonnant ses fournitures complètes, veste, gants, sandales et masque, qu’il avait payées en entrant. Il les laissait perdre, n’osant plus revenir à la salle, craignant d’être obligé de donner des explications au maître d’armes, et de s’excuser de cet abandon brusque après des leçons si cordiales, terminées par des vermouts qu’il se résignait à offrir joyeusement et se contraignait à boire.

Il se décide donc à reprendre des leçons dans une autre salle, bercé de l’illusion qu’il va devenir rapidement très fort, grâce à des dispositions exceptionnelles et surtout à son génie, qui lui permettra d’inventer certains coups spéciaux.

Il n’a pas des muscles d’athlète, mais il dit souvent : « Je suis très nerveux. »

Il se voit allant sur le pré avec André Bardot et le transperçant dès la première reprise. Puis il essuie son épée toute sanglante sur sa manche gauche et regarde les témoins et la nombreuse assistance, comme pour dire : A qui le tour ?

Il va lui-même chez Berthe Voraud annoncer la blessure mortelle d’André Bardot, avec toute la dignité que comportent d’aussi graves circonstances. La jeune fille se jette en pleurant dans ses bras.

Pourquoi Julius prétendait-il qu’elle était maigre ? Daniel la revoit dans sa robe de bal. Elle avait les épaules pleines, pas de salières ; la ligne de la clavicule soulevait à peine la peau. Ses bras étaient loin d’être grêles au-dessus des gants très longs qui lui montaient plus haut que le coude et qu’elle remontait fréquemment, sur son bras droit tendu, de sa rapide petite main gauche puis sur son bras gauche, de son énergique petit poing droit, qui serrait son éventail fermé.

L’idée qu’il aurait, près de lui, appuyée sur son épaule, la tête fine et blonde de Berthe Voraud, l’affola. Il sauta de son lit, parcourut sa chambre avec impatience. Il s’assit ensuite à sa table et lut quelques pages de droit. Puis il se leva à nouveau, ouvrit machinalement la porte de la salle à manger. Il aperçut une ouvrière en train de coudre et se souvint que c’était mardi, le jour de Mlle Pidarcet, qui, le matin, travaillait dans la lingerie, et l’après-midi dans la salle à manger, où la lumière était meilleure.

Daniel vit bien qu’il irait embrasser ce jour-là Mlle Pidarcet et la serrer dans ses bras, comme chaque fois qu’il se trouvait seul avec elle dans l’appartement.

Mlle Pidarcet, depuis sa naissance, était âgée de vingt-huit ans. Elle avait de petites frisures noires sur le front, un teint blanc et luisant, des yeux gris et des lèvres minces, qu’elle fronçait pour travailler.

Pendant une année, Daniel avait tourné autour d’elle. Il venait étudier son droit dans la salle à manger pendant qu’elle s’y trouvait. Elle lisait beaucoup, le soir, chez elle, était abonnée au Voleur et à la Famille, et à un cabinet de lecture où elle prenait tour à tour, suivant les conseils de l’un ou de l’autre, la Vénus de Gordes, les Nuits de Londres, et l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. Daniel lui prêta Cruelle Énigme et André Cornélis.