Un jour, en la rencontrant dans un couloir, il l’avait embrassée sur la joue. Elle s’était laissé faire.
A partir de ce jour, il ne lui adressa plus la parole ; il l’embrassa.
Il referme sur lui la porte de la salle à manger, s’approche de l’ouvrière, se tient un instant debout auprès d’elle, regarde en l’air comme s’il pensait à autre chose ; puis, sans mot dire, il lui touche légèrement les frisures du cou. Mlle Pidarcet écarte ce frôlement d’un doigt rapide, comme on écarte une mouche. Alors, se penchant, Daniel l’embrasse sur la nuque. A cet endroit, la peau de Mlle Pidarcet sent un peu le cheveu.
Daniel lui dit, d’un souffle court : « Venez ! » La fenêtre est dangereuse : on peut les voir de la cuisine. Il va l’attendre dans un coin plus sombre de la salle à manger, entre la porte et le buffet.
Mlle Pidarcet fait quelques points encore, pique soigneusement son aiguille sur son ouvrage, se lève, tapote sa jupe pour en faire tomber des bouts de fil et des morceaux de percale, puis rejoint Daniel, qui l’embrasse longuement et sans bruit sur ses joues fades et dans son cou sans parfum.
Ça n’allait jamais plus loin. Il l’embrassait une dernière fois, tendrement, par devoir ; il s’en allait dans sa chambre, et Mlle Pidarcet retournait à son ouvrage.
La séduction complète de l’ouvrière se fût entourée, selon Daniel, de complications terribles. A cette époque, pour achever la défaite d’une dame, il exigeait un meuble confortable et un appartement situé à une lieue au moins de toute personne de sa famille. Parfois, au moment même où il tenait dans ses bras Mlle Pidarcet, il se promettait bien de se procurer à brève échéance ce logement secret. Malheureusement, le souvenir de Mlle Pidarcet absente ne le préoccupait pas assez pour entretenir ces résolutions.
Il pensait à elle le mardi, quand il se trouvait là. Il allait l’embrasser, parce qu’elle était là.
Ce petit épisode ne le gênait aucunement dans ses grands projets relatifs à Berthe Voraud. Ça n’avait aucun rapport, c’était un intermède qu’on donnait quand la scène était vide, sans réclame et sans affiche préalables, simplement parce qu’on avait l’artiste sous la main.