Daniel, le lendemain matin, reçut une enveloppe de papier bleu. Elle recouvrait une carte de correspondance, où l’on avait écrit ceci, d’une écriture un peu jeune, qui voulait être grande et pointue :

« Cher monsieur Daniel,

» Nous sommes, depuis deux jours, à la campagne, où nous allons passer deux semaines, pour profiter du beau temps. C’est donc à Bernainvilliers (gare du Nord), qu’il faut venir nous voir aujourd’hui. Venez vers quatre heures. Il y a des trains à toutes les heures dix. Seulement, nous vous garderons à dîner. Vous êtes prévenu, et nous n’admettrons aucune excuse.

» Je vous serre la main,

» Berthe Voraud. »

Daniel, en complet gris, arriva à la gare à trois heures moins le quart. Il avait acheté un chapeau de paille et une paire de gants. Il pensa qu’il n’aurait pas trop de tout le trajet pour faire arriver chacun de ses doigts jusqu’au bout de chacun des doigts de gant.

Comme il était installé dans un compartiment de première, il aperçut M. Voraud, le père de Berthe, qui cherchait une place. Daniel, sans savoir pourquoi, fit semblant de ne pas le voir. M. Voraud, dont la barbe grise avait plus d’importance que jamais, alla plus loin, à l’extrémité du train, Daniel, craignant qu’il ne revînt de son côté, descendit du wagon, pour flâner devant l’étalage des journaux et des livres, où un employé de la gare, pendant l’absence momentanée de la marchande, surveillait d’un œil insensible les plus récentes floraisons de la littérature française. En tournant les yeux, Daniel aperçut M. Voraud installé dans un compartiment, et qui lisait son journal. Il admira à la dérobée sa rude élégance.

Il se demanda s’il devait lui dire bonjour, puisqu’il allait chez lui et qu’il serait bien obligé de lui parler à un moment donné ? Et puis M. Voraud pouvait l’avoir vu. Il s’approcha du compartiment, où le banquier continuait sa lecture, « Bonjour, monsieur, » dit-il à voix très basse. M. Voraud ne leva pas le nez. Il était peut-être encore temps de chercher une autre place… Daniel s’éloigna, puis revint délibérément et dit à voix plus haute :

— Monsieur, comment allez-vous ?

— Ah ! ah !… monsieur… dit M. Voraud, le fils Henry, je crois ? C’est bien vous, jeune homme, qui nous faites l’amitié de venir dîner ce soir ?

— Oui, oui, monsieur, dit Daniel.

— Montez donc, dit M. Voraud. Et il lui fit place en retirant sa jambe.

— Comment va le papa ? Toujours content de ses bronzes d’art ?