Daniel, d’émotion, tire sur la bouche de sa jument qui se cabre. Il lâche les rênes et s’accroche au pommeau, pendant que Mouche part à un galop soutenu dans la direction du manège. Elle tourne, en galopant à faux, et manque de s’étaler sur le pavé de la cour. Puis Daniel n’a que le temps de baisser la tête, car elle entre brusquement dans l’écurie. Elle gagne sa mangeoire et se met paisiblement à manger son avoine, bien que son mors la gêne dans cette fonction.

Daniel saute à terre. M. Adrien, qui l’a suivi, arrive bientôt dans la cour du manège.

— Hé bien ! lui crie-t-il, est-ce qu’elle a bien trouvé le chemin pour vous ramener ? Ah ! nom de d’là ! elle savait bien qui c’est qu’elle avait sur le dos !

XVI
UN POINT OBSCUR

Il était sept heures, quand Daniel quitta le manège pour rentrer dîner. Il prit, par derrière le village, un petit chemin bordé de haies. La campagne, toujours aussi calme et toujours la même, poussait, de temps en temps, un chant de coq, toujours le même et pas pressé.

Daniel, qui n’avait pas faim, marchait à pas lents. Ses pensées tenaient dans sa tête un meeting orageux ; aucune d’elles n’avait encore réussi à s’emparer de la tribune, pour dominer le tumulte et faire entendre quelques paroles nettes. André Bardot allait donc dîner chez Berthe ? Pourtant, Louise Loison, la seule fois que le nom d’André avait été prononcé, avait dit assez sèchement que les Voraud étaient en froid avec ce jeune homme.

Quelle altitude faudrait-il avoir le soir, quand il rencontrerait André chez les Voraud ? Il n’allait pas régulièrement chez Berthe après le dîner, mais rien au monde n’aurait pu l’empêcher d’y aller ce soir-là. Il voulait savoir.

Il ne pensait pas que Berthe eût jamais aimé André Bardot, car il n’avait aucun indice certain pour le croire. Il croyait toujours à l’honnêteté des femmes, c’est-à-dire qu’il lui semblait difficile qu’une femme pût oublier ses devoirs avec un autre qu’avec lui.

Depuis qu’on lui avait parlé du flirt de Berthe et d’André, il ne s’était jamais trouvé en présence de Bardot. Il s’était dit, parfois, que s’il le rencontrait, il se livrerait à des actes violents, voire à un pugilat énergique, qui, dans son imagination se terminait toujours à son avantage. Mais la proximité de l’ennemi changea sa manière de voir, et il se convainquit facilement que toute manifestation de ce genre eût été ridicule.

Daniel n’aimait pas courir de risques. Eût-il dix-neuf chances sur vingt de sortir sans dommage d’une aventure, le peloton des dix-neuf chances favorables ne le rassurait pas, et il reculait devant le vilain aspect de la seule chance contraire.