Et, pourtant, il tenait énormément à avoir du courage, d’autant plus qu’il était impressionné par les attitudes courageuses que tous ses semblables prenaient autour de lui, et ne s’était jamais demandé si leur belle confiance était vraiment plus solide que celle qu’il affichait lui-même.
Un soir, au Moulin-Rouge, un de ses amis avait eu, avec un quidam, une altercation très vive, suivie d’un échange de coups de poing. Daniel n’était pas intervenu, pour ne pas se mettre deux contre un.
Son ami ne lui avait parlé de rien, mais il avait dit, en racontant cette histoire à un autre ami, que Daniel avait « les foies blancs ». Daniel, quand on lui rapporta ce propos, avait ressenti un étrange malaise, et s’était disculpé avec des explications interminables.
Une autre fois, au Casino de Trouville, précisément le soir de ses dix-sept ans, Daniel servait de cavalier à deux jeunes filles, qu’un jeune homme de son âge s’était mis à regarder impudemment. Daniel avait fait un mouvement pour attaquer le jeune homme, qui s’était enfui. Daniel alors s’était mis à sa poursuite, mais il avait bien senti qu’en lui courant après, il ne donnait pas son maximum de vitesse, et il s’en était voulu.
Ces souvenirs le gênaient. Même à ses propres yeux, il avait besoin de paraître courageux. Il perdait son temps à ces scrupules, au lieu de s’appliquer simplement à paraître courageux aux yeux des autres.
Il dîna rapidement, et sans adresser la parole à ses parents. Il se rendit, après le dîner, jusque chez les Voraud, qui étaient encore à table. Il les aperçut depuis la grille. Il était plus de huit heures, et il faisait jour encore. André Bardot était assis entre Mme Voraud et Berthe, et parlait sans animation à M. Voraud.
Daniel, caché par le feuillage, les regarda. On a toujours une impression pénible, à regarder dîner des gens. Il semble, si on les voit de loin, qu’on n’existe pas pour eux, qu’ils vivent en rond dans un autre univers. Pis encore, quand on s’approche de leur table, quand on trouble le concert de leurs voracités ou de leurs digestions, quand on subit l’humiliation de se voir offrir un morceau de tarte, de biscuit glacé, ou un peu de crème au chocolat.
Daniel regardait de loin André Bardot. Il ne le détestait pas. Il considéra sans envie, avec sympathie, sa moustache blonde, longue et fine. Il n’était peut-être pas aussi bête que Daniel l’avait décrété, l’année qu’ils avaient passée ensemble au Vésinet. Alors André avait vingt ans, et Daniel seize. Les jeunes gens portent les uns sur les autres de ces jugements hâtifs qu’il est bien dur de réviser plus tard, surtout s’ils ont été défavorables. Et pourtant, de vingt à vingt-cinq ans, pensait maintenant Daniel, une intelligence ne peut-elle pas se modifier ?
Daniel Henry, qui n’aimait pas l’état d’hostilité, sentait naître en lui, à la vue de ce rival, des trésors d’indulgence, de délicatesse, d’altruisme.
On apportait le café. Ces messieurs allumaient des cigares. Daniel se décida à se montrer. Il poussa la porte de la grille et s’avança gravement dans l’allée d’entrée. Quand il arriva près de la table, André Bardot se leva en le voyant, et lui serra la main avec une politesse et une affabilité qu’il n’avait jamais eues à son égard. Daniel en fut flatté et lui en eut beaucoup de gratitude, car André Bardot l’avait toujours traité un peu comme un gosse. Il lui eût été pénible qu’en présence des Voraud il ne lui eût pas marqué une considération suffisante.