— Eh bien ?

— Je vais te parler d’une chose très sérieuse… Sais-tu ce que je vais demander à papa tout à l’heure ? Je vais lui demander d’aller dès demain prier M. Voraud de m’accorder la main de sa fille.

Mme Henry leva les yeux et le regarda.

— C’est une grande faute, dit-elle enfin, de laisser les jeunes gens dans le désœuvrement. Sous prétexte d’examen de droit, tu ne vas pas au magasin, tu restes à la campagne, et, au bout du compte, tu ne fais rien. N’essaie pas de me faire croire que tu travailles. Quand on entre dans ta chambre, on te trouve étendu sur ton lit. Il y a un livre sur ta table, oh ! je sais bien. Il était ouvert à la page 32, il y a quinze jours. Il est maintenant à la page 40. Voilà ce que tu appelles travailler.

— Bien, dit Daniel, bien. Je parlerai tout de même à papa tout à l’heure.

— Ton père t’enverra promener avec tes bêtises. Un garçon de vingt ans qui veut se marier. Un beau monsieur, vraiment ! Je te vois père de famille et élevant des petits garçons.

— Si je t’ai parlé de ça, dit Daniel nerveusement, c’est que j’y ai mûrement réfléchi. Je ne suis plus un enfant.

Il monta dans sa chambre, le visage assombri d’énergie. Il entendit de son lit, où il s’était allongé pour réfléchir, le crachement sauvage du train de 6 heures 30, qui entrait en gare et qui, peu après, repartit en haletant. Quelques minutes se passèrent, et la sonnette de la grille tinta. C’était M. Henry qui rentrait dîner.

En ce moment, les parents de Daniel habitaient seuls la villa ; l’oncle Émile était parti avec la tante Amélie, pour une ville d’eaux magnifiquement située dans les montagnes et d’où il devait rapporter deux fortes sensations : celle d’avoir réussi à occuper, à l’aller et retour, un compartiment réservé et celle encore d’avoir obtenu, à l’hôtel des Bains, des conditions de prix exceptionnelles.

Après un assez long temps, employé par M. Henry à se débarbouiller et à revêtir le molleton des villégiatures, Daniel entendit la bonne qui frappait à la porte de sa chambre. Mais il répondit qu’il n’avait pas faim, autant pour apitoyer ses parents que pour obéir à cette tradition rigoureuse qui veut que les jeunes hommes, contrariés dans leurs amours, en perdent le boire et le manger.