— Alors, tu supposais que j’irais tout seul chez M. Voraud ?
— Ah ! dit Daniel, très ennuyé, et qui espérait rester tranquillement chez lui à attendre le résultat.
Le lendemain, il quitta Bernainvilliers après déjeuner, et vint chercher son père rue Lafayette, au magasin. Tous deux, ayant pris un fiacre, se dirigèrent vers le bureau de M. Voraud, rue de Rivoli. Bien qu’on fût au mois d’août, Daniel avait froid dans la voiture et serrait les dents. Le fiacre inexorable, après avoir laissé derrière lui toute la rue Drouot, avait entamé la rue Richelieu, qui diminuait à vue d’œil. Il s’arrêtait une seconde au croisement des rues, mais c’était pour repartir aussitôt. Daniel avait mal au cœur. Il eût changé son sort contre celui de n’importe lequel de ces gens qui passaient, et qui n’avaient probablement rien d’urgent ni de décisif à accomplir ce jour-là.
Ils attendirent M. Voraud, dans une salle boisée, où il y avait des guichets et des employés indifférents. Puis, le banquier, reconduisant quelqu’un et parlant affaires, apparut sur le seuil de son cabinet. Mon Dieu ! comme il paraissait loin de ce qu’on allait lui dire ?
Quand il entra dans un vaste cabinet, éclairé par deux fenêtres, Daniel n’avait qu’un parapluie et qu’un chapeau, mais il sembla avoir la charge de trois chapeaux et de quatre parapluies quand il s’agit de tendre la main à M. Voraud. M. Henry, avec une assurance bien enviable, prit un fauteuil à côté du bureau. Il y avait à l’autre bout de la pièce, une monstrueuse chaise de cuir, qui, lorsque Daniel essaya de la déplacer, se cramponna de ses quatre pieds au sol et menaça d’entraîner le tapis. De guerre lasse, il s’assit tout au bord. De cet endroit, en prêtant l’oreille, il suivit la conversation de son père et de M. Voraud.
— Eh bien, Monsieur Henry, qu’y a-t-il pour votre service ?
— Monsieur Voraud, mon fils me charge pour vous d’une drôle de commission. Vous ne pouvez pas vous douter de ce que ça peut être.
M. Voraud chercha un instant par politesse et dit : Non, non, avec un aimable sourire.
— Eh bien, Daniel, il ne te reste plus qu’à le dire ! Parle, puisque c’est toi que ça regarde… Il n’osera pas vous le dire, Monsieur Voraud… C’est moi qui vais être obligé de prendre la parole… Figurez-vous que monsieur mon fils s’est mis dans la tête que je vienne vous demander la main de votre demoiselle !
M. Voraud, qui examinait le jeune homme, regarda un instant M. Henry. Puis il tourna de nouveau les yeux vers Daniel.