Et puis l’aubergiste, un vigoureux quinquagénaire, ancien bistrot à Bois-Colombes, parlait avec une autorité absolue…

Toujours est-il que l’ambition de Paul se trouva réalisée au delà de ses rêves timides, et qu’ils ramenèrent à la ville un prisonnier authentique. Ils n’en étaient pas plus fiers pour ça.

… Il lui semblait que la question de droit n’était pas résolue. Avaient-ils bien fait, oui ou non, de se laisser requérir ?

A l’heure actuelle, Paul n’est pas encore fixé sur ce point.

Tout ce qu’il sait, c’est que l’interprétation du lieutenant fut très nette. Ils écopèrent chacun quatre jours de boîte pour ne pas avoir exécuté leur croquis, et pour s’être mêlés — c’était l’avis de l’officier — de ce qui ne les regardait pas.

III
BRETAGNE INDISPONIBLE

Ce n’était pas Paul, en réalité, qui avait Bretagne en consigne. Son cheval d’armes, qu’il n’eut jamais l’occasion de connaître, s’appelait Bocage. Il était en traitement à l’infirmerie pour une plaie au genou. Il y resta des mois, jusqu’au moment où il fut réformé. Comme il lui fallait un cheval pour l’instruction, Paul se vit confier Bretagne, la jument de consigne du brigadier-trompette : celui-ci ne montait à cheval que dans les grandes occasions.

Une de ces grandes occasions se présenta.

Un général de division vint passer le régiment en revue. Mais les conditionnels « coupèrent » à cette solennité. On ne les jugeait pas encore assez à point. Il n’y eut pas de travail pour eux ce jour-là. On leur recommanda simplement de ne pas se faire voir. Le lieutenant les prévint que tous ceux qu’il apercevrait à une fenêtre coucheraient à la boîte le soir même, et même les trois soirs qui suivraient. Cet officier connaissait le cœur humain et savait qu’il n’y a rien de plus attirant pour un soldat que le spectacle d’une revue à laquelle il coupe.

Aussi fut-ce du bord inférieur de la fenêtre tout à fait au ras, que des yeux avides, appartenant à des visages méconnaissables, plongèrent curieusement dans la cour où, très longtemps avant l’arrivée du général, les anciens se trouvaient rangés en bataille. Paul finit par reconnaître Bretagne, en paquetage de guerre, chevauchée par son dominateur officiel, le brigadier-trompette. Elle lui parut d’une grande docilité.