Il ne fut pas question d’invitation à dîner. Comme ils repartaient le lendemain au petit jour, il ne reverrait pas cette dame avant son départ. Mais il était persuadé qu’elle ne disparaîtrait pas de sa vie, et qu’elle y jouerait, par la suite, un rôle essentiel.
Le lendemain, à la première halte, quelques propos lui firent dresser l’oreille.
— T’as pas vu hier la jolie comtesse qui se baladait en chapeau de paille ? disait un cavalier à un autre cavalier.
— Tu parles ! C’est une bonne femme que connaissait le capiston. Et ce qu’il a dû se l’envoyer hier après-midi, c’est rien que de le dire ! Il avait pris le bon filon, de se faire loger dans le petit pavillon…
… Propos inconsidérés de soudards sans délicatesse… Paul n’y voulut prêter qu’une attention dédaigneuse. Par intervalles cependant, tous les deux ou trois ans, ils lui revinrent à la mémoire, et ce n’est qu’au bout de vingt-cinq ans qu’il consentit à admettre que les deux camarades avaient peut-être dit vrai et que la corvée de raisin avait eu simplement pour but de le diriger un peu loin du pavillon…
D’ailleurs, il ne chercha jamais à revoir cette dame.
X
MAXIME
Il faut vraiment faire une place à Maxime dans ces souvenirs militaires, étant donné surtout que sa personnalité, déjà considérable au quartier, prit une ampleur extraordinaire à certains moments de la vie de grandes manœuvres. Maxime, que tout le régiment connaissait par son petit nom, était le plus âgé des volontaires, c’est-à-dire un vieux lascar qui allait sur ses vingt-deux ans. Avant de revêtir l’uniforme de dragon, il avait eu le temps d’hériter de sept à huit oncles, tous dépourvus de progéniture avouée. Le jour de l’arrivée au corps, il avait étonné tout le monde par sa pure élégance et ses cigares hors de prix. C’était un patricien frisé, vernissé, passé à la pierre ponce.
Or, les exigences de la vie militaire, les programmes de dressage un peu rude qui leur prenaient toutes les minutes du jour, n’avaient pas laissé à Maxime assez de loisir pour qu’il continuât à entourer de soins aussi méticuleux sa délicate personne. Ce jeune homme ne supportait pas d’être un peu moins raffiné : il préféra se négliger carrément, et, puisqu’il lui fallait une suprématie, devenir le cavalier le plus malpropre des quatre escadrons de guerre, capable même de défier sur ce point spécial n’importe quel homme de l’escadron de dépôt.
A la vérité, on soupçonnait Maxime de s’en tenir à une saleté purement superficielle, et de se laver en secret chaque fois qu’il en trouvait l’occasion. Mais on voyait surtout de lui son pantalon de treillis et son bourgeron, qui paraissaient avoir nettoyé l’envers d’une poêle. Bien qu’on fût au régiment assez sévère pour la coupe de la barbe et des « douilles », on ne fit jamais à Maxime la moindre observation au sujet de ses cheveux blonds qui ressemblaient à un champ de blé ravagé en pleine moisson par l’orage, non plus que pour sa barbe, toujours de trois jours, par un phénomène inexplicable. Maxime était un personnage sacré, ou encore un monument historique qu’il faut se garder de recrépir.