… Son service militaire s’accomplit à E…, au ..e dragons.
Au fait, je puis bien dire qu’il s’agissait d’Évreux et du 21e de l’arme, car je n’imagine pas qu’après trente années ce renseignement puisse aider dans ses plans stratégiques l’état-major allemand.
… Ils étaient une soixantaine de volontaires, et l’on jugea bon de les parquer dans un coin du quartier, dans deux vastes salles éloignées des autres chambrées. Et comme on leur avait défendu les ordonnances, il leur fallait procéder eux-mêmes à des travaux dont ils n’avaient guère l’habitude.
On leur fit la grâce de leur distribuer des effets neufs. Paul « toucha », pour sa part, un pantalon à basanes, plié depuis dix ans, dont les basanes étaient toutes ternies d’humidité. A cette époque, malheureusement, on ne cherchait pas l’invisibilité des uniformes et on demandait aux recrues de donner à ce cuir le plus de luisant possible. Tâche pénible pour un jeune homme sans expérience et sans persévérance, qui étalait toujours trop de cirage sur le cuir, et qui se décourageait à compter par avance les milliers et les milliers de coups de brosse nécessaires pour venir à bout de cette brume opaque, qui empêchait cette basane modeste de briller de tout son éclat.
La mise au point d’une bride exigeait des aptitudes multiples, pour l’acier des mors et des gourmettes, le cuir des courroies, le cuivre des boucles. Paul était loin d’exceller dans aucune de ces spécialités.
Quand on les installa plus tard dans les chambrées, il eut une ordonnance, un campagnard nommé Burel, employé aux cuisines, un colosse effrayant… Il n’était tranquille avec lui que lorsqu’ils étaient fâchés. Le reste du temps, Burel jouait à lui donner des coups formidables sur les épaules et dans les reins. La bride du jeune Paul était au râtelier de brides, soigneusement entourée d’une serviette. L’acier était bleu, les courroies à s’y mirer, les boucles de cuivre semblaient de l’or vert. Cette bride, d’ailleurs, ne servait jamais. Pour les classes à cheval et les manœuvres, c’était la bride de Burel qui marchait. Il la nettoyait sommairement au retour et l’accrochait à son nom au râtelier. L’officier ne la trouvait pas très propre, mais ne disait rien à Burel, qui était un « homme ed’ la classe ».
Un homme « ed’ la classe », en ce temps-là, était entré dans sa quatrième et dernière année de service. C’était donc un garçon de vingt-cinq ans, mais pour les bleus, il semblait plus vieux que le plus vénérable R. A. T.
Son autorité était immense, bien qu’il n’occupât aucune place dans la hiérarchie des grades. Mais un sous-officier hésitait à punir un homme « ed’ la classe ».
Le bleu de Burel n’était qu’un bleu. Il en avait surtout l’impression quand il chevauchait sa jument Bretagne, qui, elle, avait déjà plusieurs années de classes à cheval.