Quand on commandait : « Demi-volte », et qu’il appuyait avec application une des rênes sur l’encolure, Bretagne faisait comme un petit signe de tête impatienté, avec l’air de dire : « Je sais, voyons, je sais… »

Quand on disait : « Changement de main dans la largeur » et qu’il prenait ses dispositions de combat pour exécuter le mouvement indiqué, Bretagne, sur un nouvel appui des rênes, s’arrêtait court… « Espèce de bleu ! semblait-elle dire, qui est-ce qui marche, toi ou moi ? »

Il prit le bon parti, qui était de s’en remettre à l’initiative exclusive de Bretagne pour obéir aux commandements de l’instructeur. Il laissa agir cette jument d’expérience. Il adopta simplement l’air très digne d’un écuyer consommé, qui dirigeait comme il voulait une docile monture.

Bretagne était une jument gris pommelé. Cette couleur a son charme, mais pas spécialement pour le cavalier qui a reçu le cheval en consigne et se trouve chargé de lui faire le pansage. Sans égard pour sa robe claire, Bretagne se vautrait sur sa litière, dans le box qui lui servait de chambre à coucher, de salle à manger, et de commodités.

Un jour sur deux, il fallait frotter, frotter, pour essayer de faire disparaître de la large cuisse gris pommelé une trace indélébile.

C’était, de la part de cette bête, négligence héréditaire plutôt que mauvaise volonté.

D’ailleurs, au bout de très peu de temps, Paul se rendit compte qu’il n’y avait jamais aucune mauvaise intention à son égard dans l’esprit de Bretagne. Elle l’ignorait, voilà tout. Il n’avait qu’à ne pas se mêler de ce qui ne le regardait pas : à ce prix elle consentait à tolérer sur son dos cette présence injustifiée.

Les chevaux de bon sens admettent qu’on se serve d’eux comme moyens de transport. Mais, vraiment, aucune considération d’affaires ni de plaisir n’expliquait ces allées et venues interminables, ces voltes et demi-voltes oiseuses, entre les quatre murs d’un manège.


Au pansage, Bretagne supportait patiemment les frottements, du reste peu obstinés, de la brosse en chiendent, de l’étrille, de la brosse de crin. Le moment venu d’aller à l’abreuvoir, elle acceptait que l’on cheminât à ses côtés en tenant son bridon. Elle ne marchait sur vos pieds que dans les moments de presse. A cinq ou six mètres de l’abreuvoir, elle vous faussait compagnie pour se tremper la figure dans l’eau jusqu’aux yeux, tandis que tel ou tel de ses compagnons buvait du bout des lèvres en sifflant ; mais à chacun sa manière.