Au retour à l’écurie, quand on la décidait à tourner très au large de la porte, on évitait d’être serré contre le mur. A ce moment, il se produisait une petite bousculade. Les chevaux gagnaient leur box, où l’avoine les attendait dans les auges. Quelquefois l’un d’eux se trompait, ce qui arrive à tout le monde, et venait dans un box à côté, où il était rejoint par le légitime occupant. Bretagne heureusement ne se trompait jamais. Son box était tout au bout de la travée. On évitait ainsi un conflit, qui, étant donné son caractère pointilleux, se fût terminé par un coup de chausson sur la jambe d’un de ses camarades, et par huit jours de boîte pour le cavalier responsable.
Le régiment possédait parmi ses chefs d’escadrons l’auteur d’un traité de pansage. On le faisait apprendre aux bleus par cœur. Notre jeune cavalier piquait des notes excellentes, parce qu’il étudiait sérieusement ce traité pendant les heures mêmes du pansage, assis sur le bat-flanc.
Il y avait toujours quelqu’un pour crier : « Pet ! » à l’approche du gradé.
On raconte une boutade ingénue d’un éleveur du Midi, qui faisait courir, et qui amenait toujours au pesage des chevaux poussiéreux.
— Pourquoi, lui disait-on, ne pas leur faire de pansage ?
— Et la lièvre, répondait-il, est-ce qu’on l’étrille, est-ce que ça l’empêche de courir ?
Les entraîneurs américains ne sont pas partisans des chevaux lustrés, et laissent à leurs animaux un poil un peu rustique, estimant que c’est meilleur pour la santé…
Mais, au temps où notre dragon faisait son année de service au 2e de l’arme, cette théorie n’était malheureusement pas en faveur. Et quand l’officier de semaine avait eu l’imprudence de passer son gant clair sur le poil de Bretagne, il en résultait toujours quelque chose de fâcheux pour le cavalier servant.
Il n’y a pas d’impression plus réconfortante que de se sentir, à un moment de sa vie, tout riche d’une expérience qui s’est faite jour à jour et amassée en nous à votre insu.