Au bout de six mois de classes à cheval dans le manège ou sur le terrain de manœuvres, et de service en campagne sur les routes, Paul était en état d’écrire un traité complet sur les différents sols, et sur leur dureté comparée.

Le sol pavé des rues est certainement assez désagréable à rencontrer. Mais ces rencontres ne se font jamais aux allures vives, attendu que, dans les villes, on va au pas ou au petit trot.

Le sable des manèges est parfois assez tassé et mêlé de petits cailloux. Mais ces petits cailloux ne traversent ni la basane, ni la toile des bourgerons.

Le terrain du champ de manœuvres n’est pas aussi herbu que pourraient le croire les promeneurs distraits du bord de la route. Quand on le traverse, il vous paraît très dénudé, et quand on se trouve en contact avec lui, on déplore que l’enlèvement des pierres ne soit pas fait avec toute la conscience désirable.

La boue, légèrement humide, sert de tampon, mais elle a l’inconvénient de laisser des traces sur les vêtements… Quand on revient au quartier, en traversant la ville… A la longue, on en prend son parti.


Il est de bon ton dans la cavalerie de considérer les classes à pied comme un exercice fastidieux. Paul faisait chorus avec les camarades. Mais, au fond de lui-même, il préférait les classes à pied aux classes à cheval. Il se sentait très solide quand les larges semelles de ses bottes d’ordonnance reposaient sur le sol, et non sur de fugaces étriers. Le maniement d’armes se passait sans encombre, une fois que l’on était au courant de certains procédés. Par exemple, au commandement : « Reposez arme ! » on amenait la crosse à quelques millimètres du sol, de façon à ne pas nuire à la parfaite coïncidence des bruits.


Paul ne détestait pas non plus la salle d’escrime, ensoleillée, d’aspect champêtre.

En l’absence de l’adjudant maître d’armes, la leçon leur était donnée par deux prévôts, dont l’un, d’une maigreur extrême, ressemblait à un squelette en sursis d’appel. On se mettait en face de lui sur la planche, après s’être coiffé d’un masque à forte odeur acide, et s’être armé d’un fleuret, à qui trois ou quatre réparations successives avaient donné la forme d’un demi-cercle. Le squelette, dont les orbites avaient conservé deux yeux rêveurs, battait votre fer d’une lame distraite et vous répétait sans relâche : « Assis, assis sur les jambes ! » si bien qu’au bout de très peu de temps, à force d’obéir à ses injonctions, on aurait fini par s’asseoir par terre.