Tout le monde a pourtant quelque bosse en la tête....
Bitor aussi—c'était de se payer la fête!
Et cela lui prenait, comme un commandement
De Dieu: vers la Noël, et juste une fois l'an.
Ce jour-là, sur la brune, il s'ensauvait à terre
Comme un rat dont on a cacheté le derrière....
—Tiens: Bitor disparu.—C'est son jour de sabbats
Il en a pour deux nuits: réglé comme un compas.
—C'est un sorcier pour sûr....—
Aucun n'aurait pu dire,
Même on n'en riait plus; c'était fini de rire.

Au deuxième matin, le bordailleur rentrait
Sur ses jambes en pieds-de-banc-de-cabaret,
Louvoyant bord-sur-bord....
Morne, vers la cuisine
Il piquait droit, chantant ses vêpres ou mâtine,
Et jetait en pleurant ses savates au feu....
—Pourquoi—nul ne savait, et lui s'en doutait peu.
... J'y sens je ne sais quoi d'assez mélancolique,
Comme un vague fumet d'holocauste à l'antique....

C'était la fin; plus morne et plus tordu, le hère
Se reprenait hâler son bitor de misère....


... Un pantalon jadis cuisse-de-nymphe-émue,
Couleur tendre à mourir!... et trop tôt devenue
Merdoie ... excepté dans les plis rose-d'amour,
Gardiens de la couleur, gardiens du pur contour....

Enfin il s'est lavé, gratté—rude toilette!
—Ah! c'est que ce n'est pas, non plus, tous les jours fête!...
Un cache-nez lilas lui cache les genoux,
—Encore un coup-de-suif! et: La terre est à nous!
... La terre: un bouchon, quoi!...—Mais Bitor se sent riche:
D'argent, comme un bourgeois: d'amour, comme un caniche....
—Pourquoi pas le Cap-Horn!... Le sérail—Pourquoi pas!...
—Syrènes du Cap-Horn, vous lui tendez les bras!...


—Va donc Paillasse! Et le trousse-galant t'emporte!
Tiens: c'est là!... C'est un mur—Heurte encor!... C'est la porte:
As-tu peur!—
Il écoute.... Enfin: un bruit de clefs,
Le judas darde un rais:—Hô, quoi que vous voulez?
—J'ai de l'argent.—Combien es-tu? Voyons ta tête....
Bon. Gare à n'entrer qu'un; la maison est honnête;
Fais voir ton sac un peu?... Tu feras travailler?...—
Et la serrure grince, on vient d'entrebâiller;
Bitor pique une tête entre l'huys et l'hôtesse,
Comme un chien dépendu qui se rue à la messe.
—Eh, là-bas! l'enragé, quoi que tu veux ici?
Qu'on te f...iche droit, quoi? pas dégoûté! Merci!...
Quoi qui te faut, bosco?... des nymphes, des pucelles
Hop! à qui le Mayeux? Eh là-bas, les donzelles!...

Bitor lui prit le bras:—Tiens, voici pour toi, gouine:
Cache-moi quelque part ... tiens: là....—C'est la cuisine!
—Bon. Tu m'en conduiras une ... et propre! combien?...
—Tire ton sac.—Voilà.—Parole! il a du bien!...
Pour lors nous en avons du premier brin: cossuses;
Mais on ne t'en a pas fait exprès des bossuses....
Bah! la nuit tous les chats sont gris. Reste là voir,
Puisque c'est ton caprice; as pas peur, c'est tout noir.—

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Une porte s'ouvrit. C'est la salle allumée.
Silhouettes grouillant à travers la fumée:
Les amateurs beuglant, ronflant, trinquant, rendus;
—Des Anglais, jouissant comme de vrais pendus,
Se cuvent, pleins de tout et de béatitude;
—Des Yankees longs, et roide-soûls par habitude,
Assis en deux, et, tour-à-tour tirant au mur
Leur jet de jus de chique, au but, et toujours sûr;
—Des Hollandais salés, lardés de couperose;
—De blonds Norwégiens hercules de chlorose;
—Des Espagnols avec leurs figures en os;
—Des baleiniers huileux comme des cachalots;
—D'honnêtes caboteurs bien carrés d'envergures,
Calfatés de goudron sur toutes les coutures;
—Des Nègres blancs, avec des mulâtres lippus;
Des Chinois, le chignon roulé sous un gibus,
Vêtus d'un frac flambant-neuf et d'un parapluie;
—Des chauffeurs venus là pour essuyer leur suie;
—Des Allemands chantant l'amour en orphéon,
Leur patrie et leur chope ... avec accordéon;
—Un noble Italien, jouant avec un mousse
Qui roule deux gros yeux sous sa tignasse rousse;
—Des Grecs plats; des Bretons à tête biscornue;
—L'escouade d'un vaisseau russe, en grande tenue;
—Des Gascons adorés pour leur galant bagout....
Et quelques renégats—écume du ragoût.—