Et elle se laissa tomber sur un sofa en pressant sur son cœur la petite Isabelle, qui pleurait avec nous. Dans ce moment, son père rentra, et peut-être que notre état affreux éveilla ses remords.

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Ortis revint ce soir-là tellement consterné, que Michel soupçonna qu'il lui était arrivé quelque aventure fâcheuse. Il reprit l'examen de ses papiers, qu'il faisait brûler sans les lire. Quelque temps avant la Révolution, il avait écrit, dans un style mâle et antique, des commentaires sur le gouvernement vénitien, avec cette épigraphe empruntée à Lucain: Jusque datum sceleri. Un soir de l'année précédente, il avait lu à Thérèse l'Histoire de Laurette, et elle me dit que les fragments qu'il m'avait envoyés dans la lettre du 29 avril n'étaient pas le commencement de cette histoire, mais des pensées éparses dans tout l'ouvrage qu'il avait achevé depuis. Il le brûla alors avec beaucoup d'autres de ses papiers. Ortis lisait très-peu de livres, pensait beaucoup, et, se rejetant quelquefois tout à coup du fracas du monde dans le calme de la solitude, ressentait vivement alors le besoin d'écrire. Il ne me reste de lui qu'un Plutarque rempli de notes, différents cahiers où sont quelques discours, et, entre autres, un assez long sur la mort de Nicias, et un Tacite, dont il avait traduit beaucoup de fragments, parmi lesquels se trouvaient en entier le deuxième livre des Annales, ainsi qu'une grande partie du second de l'Histoire, recopiés dans les marges, en très-petits caractères, et dont la traduction était faite avec le plus grand soin. Ceux que je rapporte ici ont été trouvés parmi les papiers qu'il avait jetés sous sa table.

Quant au passage suivant, je ne sais s'il est de lui ou de quelque autre quant aux idées; pour le style, il est tout à lui: il avait été écrit sur la couverture du livre des Maximes de Marc-Aurèle, sous la date du 3 mars 1794, puis recopié par lui sur la marge du Tacite, sous la date du 1er janvier 1797, et près de celle-ci la date du 20 mars 1799, cinq jours avant qu'il mourût. Le voici:

«Je ne sais ni pourquoi ni comment je suis venu au monde, ni ce qu'est le monde, ni ce que je suis moi-même; et, si je cours pour le savoir, je reviens confus d'une ignorance toujours plus effrayante.—Je ne sais ce qu'est mon corps, ce que sont mes sens, ce qu'est mon âme.—Je ne sais quelle partie de moi pense ce que j'écris, et médite sur tout et sur moi-même sans pouvoir se connaître jamais.—Enfin je tente de mesurer avec la pensée les immenses étendues de l'univers qui m'environne. Je me trouve comme attaché à l'angle d'un espace incompréhensible, sans savoir pourquoi je suis attaché là plutôt qu'ailleurs; et pourquoi ce court moment de mon existence appartient-il plutôt à cette heure de l'éternité qu'à celle qui l'a précédée ou qui doit la suivre?—Enfin je ne vois de tout côté que l'infini, qui m'absorbe comme un atome.»

A onze heures, il renvoya Michel et le jardinier. Il paraît probable qu'il veilla toute la nuit et écrivit la lettre précédente; car, au point du jour, il alla tout habillé réveiller le jeune homme, en lui ordonnant de chercher un messager pour Venise. Bientôt il se jeta sur son lit, mais y resta peu de temps, puisque, sur les huit heures du matin, il fut rencontré par un villageois sur le chemin d'Arqua.

A midi, Michel entra pour l'avertir que le messager était prêt, et il le trouva assis, immobile, et enseveli dans les réflexions les plus profondes. Au bruit qu'il fit en entrant, son maître se leva, s'approcha de la table, et écrivit sans s'asseoir, au-dessous de la même lettre, et en caractères à peine lisibles:

«Mes lèvres sont brûlantes, ma poitrine est oppressée... J'éprouve une amertume... un serrement... Je puis à peine respirer... Je ne sais quelle main s'appesantit sur mon cœur.

»Que puis-je te dire, Lorenzo? je suis homme.

»O mon Dieu! mon Dieu! accorde-moi le secours des larmes.»