Il cacheta cette lettre, qu'il envoya sans adresse; regarda longtemps le ciel, s'assit, croisa les bras sur son secrétaire, et y posa le front. Plusieurs fois, son domestique lui demanda s'il avait besoin d'autre chose; mais, sans se déranger, il lui fit signe que non, et, le même jour, il commença la lettre suivante pour Thérèse:
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Mercredi, cinq heures.
Résigne-toi aux volontés du ciel, et cherche ton bonheur dans la paix domestique et dans la concorde, avec l'époux que t'a choisi le destin. Tu as un père infortuné et généreux; tu dois le réunir à ta mère, qui, solitaire et affligée, attend de toi la fin de ses maux... Tu dois ta vie à ta réputation; moi seul, en mourant, trouverai le repos et l'assurerai à ta famille.—Mais toi, pauvre infortunée!...
Oh! que de lettres j'ai commencées pour toi sans pouvoir les finir... Grand Dieu! tu ne m'abandonnes pas dans mes derniers moments, et cette constance est le plus grand de tes bienfaits... Oui, Thérèse, je mourrai, lorsque j'aurai reçu la bénédiction de ma mère et les derniers embrassements de mon ami... C'est lui qui remettra à ton père les lettres que tu m'as écrites; tu lui donneras aussi les miennes, elles lui prouveront ta vertu et la pureté de notre amour. Non, mon amie, non, tu n'es point la cause de ma mort. Toutes mes espérances trompées... les infortunes des personnes les plus chères à mon cœur... les crimes des hommes, la certitude de notre perpétuel esclavage, l'opprobre de ma patrie vendue,—tout cela était écrit depuis longtemps; et toi, cœur d'ange, tu pouvais adoucir mon sort; mais le désarmer... jamais... J'ai vu un instant en toi un dédommagement des maux de cette vie, j'ai osé espérer... Bientôt, entraînée par une force irrésistible, tu m'as aimé,—tu m'as aimé et tu m'aimes... et aujourd'hui je te perds!... voilà que j'appelle la mort à mon aide... Prie ton père de se souvenir quelquefois de moi, non pour s'affliger, mais afin qu'en sa compassion il adoucisse ta douleur, et qu'il se rappelle toujours qu'il lui reste une seconde fille.
Mais, toi, Thérèse, toi, ma seule amie, aurais-tu le courage de m'oublier? Relis toujours ces dernières paroles, que je t'écris pour ainsi dire avec le sang de mon cœur. Mon souvenir te préservera peut-être des malheurs du vice; ta beauté, ta jeunesse, la splendeur de ta fortune, t'exposeront à chaque instant à souiller cette innocence à laquelle tu as sacrifié ta première et ta plus chère passion,—cette innocence qui, dans tous les temps, adoucit tes infortunes. Toutes les séductions du monde t'environneront pour te perdre, pour te ravir ta propre estime, et te confondre dans la foule de ces femmes qui, dépouillant toute pudeur, trafiquent de l'amour et de l'amitié, et traînent comme en triomphe les victimes de leur perfidie... Mais non, Thérèse, la vertu brille sur ton visage... et tu sais, ô mon amie, que je t'ai toujours adorée et respectée comme une chose sainte, ô divine image de mon amie, précieux et dernier don de l'amour. Oh! je puise dans ta vue une nouvelle force, et tu me racontes l'histoire de notre bonheur... Lorsque je te vis pour la première fois, tu faisais ce portrait, Thérèse; ces jours, les plus beaux de ma vie, se représentent à mon esprit et repassent un à un devant ma mémoire... Tu l'as sanctifié en l'attachant, baigné de tes pleurs, sur mon sein, et, ainsi attaché, il descendra avec moi dans la tombe... Te rappelles-tu les larmes avec lesquelles je l'ai reçu? J'en verse encore, et elles soulagent mon cœur oppressé... Oui, Thérèse, si notre âme nous survit après le moment suprême, je te la garderai à toi seule, et mon amour vivra éternel comme elle! Daigne écouter seulement ma dernière, mon unique, ma plus sainte prière, je t'en conjure au nom de notre amour, par les larmes que nous avons répandues, par ta religion pour ceux qui t'ont mise au monde, et à qui tu te sacrifies, victime volontaire... Ne laisse pas sans consolation ma pauvre mère, qui peut-être viendra pleurer avec toi dans cette solitude, et y chercher un asile contre les tempêtes de la vie... Toi seule es digne de la consoler et de la plaindre. Qui lui restera si tu l'abandonnes? et, dans sa douleur, ses peines de vieillesse, rappelle-toi toujours qu'elle m'a donné la vie.
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A minuit et demi, Ortis partit par la poste des collines Euganéennes, et arriva sur les bords de la mer à huit heures du matin; il prit alors une gondole qui le conduisit jusqu'à Venise.
En arrivant chez lui, je le trouvai endormi sur un sofa; lorsqu'il fut réveillé, il me chargea de plusieurs affaires, qu'il me pria d'expédier le plus tôt possible, ainsi que de payer à un libraire quelque argent qu'il lui devait depuis longtemps.
—Je ne puis, me dit-il, m'arrêter ici que pendant la journée.