Quoique je ne l'eusse point vu depuis deux ans, il ne me parut pas d'abord aussi changé que je m'y attendais; mais bientôt je m'aperçus qu'il marchait avec peine, et que sa voix, autrefois mâle et élevée, paraissait maintenant oppressée et faible. Il s'efforçait cependant de parler et de répondre à sa mère, qui l'interrogeait sur son voyage, et souvent un sourire mélancolique, qui n'appartenait qu'à lui, venait errer sur ses lèvres; mais je remarquai qu'il avait un air réservé que jamais je ne lui avais vu jusqu'alors. Comme je lui disais que quelques-uns de ses amis avaient l'intention de venir le voir, il me répondit qu'il ne voulait être dérangé par personne et, alla lui-même ordonner à la porte de dire qu'il n'était point arrivé.
J'avais envie, continua-t-il en rentrant, de t'épargner, ainsi qu'à ma mère, la douleur des derniers adieux, mais j'avais besoin de vous revoir, et, crois-moi, cette épreuve est la plus forte à laquelle le sort ait encore soumis mon courage.
Quelques heures avant la nuit, il se leva comme s'il voulait partir, mais sans avoir la force de nous adresser un seul mot. Sa mère alors s'approcha de lui.
—Mon cher enfant, lui dit-elle, c'est donc résolu?
—Oui, répondit-il en retenant à peine ses pleurs et en la serrant dans ses bras.
—Qui sait si je te reverrai? reprit-elle. Je suis malade et âgée.
—Console-toi, ma mère; oui, nous nous reverrons... et pour ne plus nous quitter jamais. Mais, maintenant, demande à Lorenzo si je puis rester plus longtemps ici...
Elle se tourna vers moi, ses yeux m'interrogeaient avec inquiétude.
—Ce n'est que trop vrai, lui dis-je.
Et je lui rappelai les persécutions que la guerre rendait de jour en jour plus terribles, le péril que je courais moi-même depuis que mes lettres avaient été interceptées (et mes soupçons n'étaient que trop fondés, puisque, deux mois après, je fus forcé de m'expatrier).