—Lorenzo, si j'en crois mon cœur, nous ne devons plus le revoir.
Un vieux prêtre, qui, chaque jour, venait chez Ortis et qui, autrefois, avait été son maître de grec, nous dit, le même soir, qu'en nous quittant, notre ami avait dirigé ses pas vers l'église où était enterrée Laurette. La porte en était fermée; il voulut se la faire ouvrir par le sonneur; et, comme celui-ci n'en avait pas les clefs, il envoya un jeune garçon les chercher chez le sacristain. En l'attendant, il s'assit, se leva presque aussitôt, alla appuyer sa tête contre la porte de l'église; mais, ayant entendu les pas et la voix de plusieurs personnes, il s'éloigna.
Le vieux prêtre tenait ces détails de la bouche même du sonneur. Nous sûmes, quelque temps après, qu'il avait été le même soir chez la mère de Laurette.
—Il était très-triste, me dit-elle; mais il ne me parla point de ma fille. De mon côté, j'évitai de prononcer son nom pour ne point accroître ses peines. En descendant l'escalier, il s'arrêta: «Allez, me dit-il, aussitôt que vous le pourrez, chez ma mère... Elle aura bientôt besoin de consolations.» Et, en effet, sa mère fut, pendant toute cette soirée, atteinte du plus terrible pressentiment.
Me trouvant le dernier automne aux monts Euganéens, j'avais lu chez M. T*** quelques fragments d'une lettre où Ortis tournait toutes ses pensées vers sa solitude paternelle. Thérèse alors faisait à la chambre obscure la perspective des Cinq-Fontaines, et elle avait mis dans un coin notre ami, couché sur l'herbe et regardant le coucher du soleil. Elle demanda un vers pour lui servir d'épigraphe, et, alors, son père lui donna celui-ci:
Liberta va cercando, ch'e si cara.
Elle fit ensuite don de ce petit tableau à la mère d'Ortis, lui recommandant de ne pas dire d'où il venait; il ne l'avait donc jamais su; mais, le jour qu'il passa à Venise, il revit le tableau, et se douta qui l'avait fait; il n'en ouvrit pas la bouche, mais, resté seul dans la chambre, il prit le dessin, et, au-dessous du vers servant d'épigraphe, écrivit celui qui vient après:
Come sa chi pu lei vita rifiuta.
Et, sous le cristal, dans la cannelure intérieure du cadre, il trouva une longue tresse de cheveux que Thérèse, quelques jours avant son mariage, s'était coupée sans que personne le sût, et avait mise dans cette cannelure, de manière à la cacher à tous les yeux. Alors, à ces cheveux, Ortis joignit une boucle des siens, les noua ensemble avec un ruban noir qu'il portait attaché à sa montre, et remit le cadre à sa place; quelques heures après, sa mère vit le vers ajouté, s'aperçut de la tresse double et du nœud noir, qu'il n'avait pu, à cause de son volume, cacher aussi bien que l'avait fait Thérèse; le jour suivant, elle m'en parla, et je vis combien cet accident avait abattu le courage avec lequel elle avait soutenu le départ de son fils.
Cependant, pour la tranquilliser, je résolus de l'accompagner jusqu'à Ancône, lui promettant de lui écrire chaque jour. Pendant ce temps, il était arrivé à Padoue, et s'était rendu chez M. C***, où il passa la nuit; le lendemain, celui-ci lui offrit des lettres de recommandation pour quelques gentilshommes qui autrefois avaient été ses écoliers. Ortis partit sans avoir rien accepté ni refusé, revint à pied aux collines Euganéennes et se mit aussitôt à écrire: