... Je reviens à toi, ma bien-aimée; si, pendant que je vivais, c'était une faute pour toi que de m'entendre, maintenant écoute-moi pendant ce peu d'heures qui me séparent de la tombe; je les ai réservées pour toi et je les consacre à toi seule. Lorsque cette lettre te parviendra, je serai mort, et, de ce moment, tous peut-être commenceront à m'oublier, jusqu'à ce que personne ne se rappelle plus même mon nom... Écoute-moi donc ainsi qu'une voix qui vient du sépulcre... Tu pleureras sur mes jours évanouis comme une vision nocturne, tu pleureras sur notre amour, qui fut inutile et triste comme les lampes qui éclairent la bière des morts; oui, Thérèse, mes peines devaient finir ainsi, et ma main a cessé de trembler en touchant le fer libérateur. J'abandonne la vie tandis que tu m'aimes, tandis que je suis encore digne de toi, digne de tes larmes, tandis que je puis encore me sacrifier à moi seul et à ta vertu. Alors, ton amour cessera d'être coupable, et j'ose te le demander, l'exiger même en récompense de mes malheurs, de mon amour et de mon terrible sacrifice. Oh! malheureux! malheureux que je serais si tu passais un jour près du tombeau où je dormirai sans y jeter un coup d'œil; oh! malheureux! si je laissais derrière moi l'éternel oubli, même dans ton cœur!...

Tu crois que je m'éloigne, moi! tu crois que je pourrais t'abandonner à des combats toujours renaissants et à un désespoir éternel, et que, tandis que tu m'aimes, que je t'aimerai, que je sens que je t'aimerai toujours, je pourrais me laisser séduire par l'espérance frivole que notre passion peut s'éteindre avant nos jours?... Non, la mort seule, la mort!... depuis longtemps, je creuse mon tombeau... et je me suis habitué à le regarder froidement et à le mesurer avec tranquillité; toi-même, tu me fuyais, je n'ai pu mêler mes larmes aux tiennes... et tu ne t'es pas aperçue que, dans mon calme sombre, je venais te voir pour la dernière fois, et te demander un éternel adieu...

Si le père des hommes m'appelle devant lui pour me demander compte de mes actions, je lui montrerai mes mains pures de sang et mon cœur exempt de crime... Je lui dirai:

—Je n'ai jamais ravi le pain des veuves et des orphelins; je n'ai point persécuté le malheureux; je n'ai point trahi ni abandonné mon ami, je n'ai point troublé la félicité des amants; je n'ai point souillé l'innocence; je n'ai point semé l'inimitié entre les frères; je n'ai point prostitué mon âme aux richesses; j'ai partagé mon pain avec l'indigent; j'ai mêlé mes larmes aux larmes de l'affligé, j'ai toujours pleuré sur les malheurs de l'humanité. Si tu m'avais accordé une patrie, j'aurais consacré mon esprit à l'illustrer et mon sang à la défendre... Et tu le sais, cependant, ma faible voix a toujours courageusement crié la vérité. Corrompu presque par le monde après avoir expérimenté tous ses vices... mais non, ses vices n'ont fait que m'effleurer, mais ne m'ont jamais vaincu!—j'ai cherché la vertu dans la retraite et la solitude... J'ai aimé! Mais, toi-même, ne m'avais-tu pas fait entrevoir le bonheur? ne l'avais-tu pas embelli des rayons de la lumière infinie? ne m'avais-tu pas créé un cœur tout d'amour et de tendresse?... Puis, après mille espérances, j'ai tout perdu, je suis devenu inutile aux autres et à charge à moi-même... Je me suis délivré par le trépas d'une infortune éternelle... Pourrais-tu te réjouir, ô mon père! des gémissements de l'humanité? prétends-tu que les hommes doivent soutenir leurs malheurs, lorsqu'ils surpassent les forces que tu leur as accordées, et qu'ils n'ont plus en avenir que le crime ou la mort?...

Console-toi, Thérèse! console-toi! ce Dieu que tu implores avec tant de piété, ce Dieu, s'il daigne s'inquiéter de l'existence ou de la mort de ses créatures, ne détournera point son regard de moi; il lit au fond de mon âme, il sait que je ne pouvais résister plus longtemps, il a vu les combats que j'ai soutenus avant que de succomber, il a entendu avec quelle prière je l'ai supplié d'éloigner de ma bouche ce calice amer... Adieu donc!... adieu à l'univers! O mon amie, la source de mes larmes n'est point épuisée!... j'en reviens à pleurer et à craindre, mais bientôt tout sera fini. Oh! mes passions, elles me brûlent, elles me déchirent, elles me possèdent encore, et ce n'est que lorsque la nuit éternelle voilera le monde à mes yeux que j'ensevelirai avec moi mes désirs et mes larmes. Mais, avant de se fermer pour toujours, mes yeux te chercheront encore, je te verrai, je te verrai pour la dernière fois. Je prendrai de toi un dernier adieu, et je recueillerai tes pleurs, unique fruit de tant d'amour.

———

J'arrivais à cinq heures de Venise lorsque je le rencontrai à quelques pas de chez lui, allant faire ses adieux à Thérèse; ma présence inattendue le consterna, et bien plus encore ma résolution de l'accompagner jusqu'à Ancône. Cependant, il m'en remercia tendrement, mais en tâchant toujours de me détourner de ce projet; lorsqu'il vit que ses instances étaient inutiles, il me proposa de l'accompagner chez M. T***; il garda le silence pendant tout le chemin; il marchait lentement, et son visage offrait l'empreinte d'une tristesse tranquille. Comment ne m'aperçus-je pas qu'il roulait alors dans son âme ses dernières pensées! Nous entrâmes par la porte du jardin; il s'arrêta sur le seuil; puis, se retournant tout à coup vers moi:

—Ne te semble-t-il pas, me dit-il, que la nature est aujourd'hui plus belle que jamais?...

Lorsque nous approchâmes de la chambre de Thérèse, j'entendis la voix de celle-ci:

—Non, le cœur ne peut se changer, disait-elle.