Reuchlin avait pour lui, en France, en Italie, en Allemagne, ceux qu'on désigna plus tard sous le nom d'« intellectuels ». Hoogstraten menait à sa suite les professeurs de théologie et les maîtres de sentences, les logiciens en « baroco » et en « baralipton », résonnant à perte d'haleine sur l'hircocerf et le draconcule, sur l'essence et l'accident, les gradés : bachelier ou maître ès arts, puis la troupe même des obscurs : moine, moinillon, capets et tonsurés.
En 1514, le prieur des Dominicains citait Reuchlin à comparoir devant une commission ecclésiastique. Or, ce tribunal, peu enclin à désobliger le vindicatif « papimane », siégeait à Mayence, chacun de ses membres ayant été choisi et personnellement désigné par Hoogstraten. Donc, en dépit de l'évêque de Spire, malgré le bon vouloir du pape même, la vie, ou tout au moins l'honneur et les biens de Reuchlin étaient fort menacés. Nulle sauvegarde. Nul appui. Conscients de leur infirmité, les amis de Reuchlin voyaient se dérouler cette affaire de deux « miroirs », l'une des plus importantes que les juifs aient jamais déchaînée sur le monde occidental.
Une tempête grondait. Reuchlin, malgré tant de vertus et d'illustres protecteurs, voyait se rengréger les ténèbres et croître le péril. Déjà le sol tremblait. Des éclairs imminents fulguraient à l'horizon. Le triomphe d'Hoogstraten était proche, sans doute. Et lui, le pur lettré, le penseur intrépide, le sage et l'érudit, allait-il donner cette joie à ses lâches adversaires? Allait-il succomber sous cette racaille des universités et des couvents? Tout menaçait, tout craquait, se dérobait autour de lui, quand un éclat de rire le sauva.
L'auteur des Hommes obscurs, était en 1515, âgé de 27 ans. Il n'avait pour atteindre la fin de sa carrière que peu de jours encore devant lui. Usé, miné, torturé par la misère et par la maladie, ayant combattu, souffert, aimé la patrie allemande et recommencé après Dante le rêve gibelin d'un empire laïque, susceptible de faire échec à la Papauté, après avoir, dans la guerre des paysans et des bourgeois, suivi son ami Frantz de Scheckingen, comme lui chevalier, venu, comme lui, du Mein et de la forêt hercynienne ; survivant à la défaite du héros, il s'éteignit dans à peine la trente-cinquième année de son âge, avec pour dernier abri la maison doucement hospitalière du pasteur Schnegg, sur le lac de Zurich, où Zwingle, touché par tant de gloire et d'infortune, l'avait appelé, quand, trahi de ses amis, brouillé avec Érasme, atteint d'un mal qui ne pardonnait guère, presque sans pain, il voyait le soir allonger une ombre automnale sur le rapide chemin de ses beaux jours. Mais, au temps de lutte et de gaîté où la verve de Hutten flagellait de lanières cuisantes les maîtres de Cologne, ces funèbres pensers ne hantaient point sa noble intelligence. Frêle, mais si ardent à vivre, plein d'espoir, de poésie et d'endurance, il donnait sans compter ses forces, en même temps que son esprit, faisant largesse à tous, guerroyant, pindarisant, parlant du bois de gayac et d'Arminius, préconisant des remèdes contre le mal qui l'emportait, offrant à Charles-Quint sa fière indépendance, éconduit à Bruxelles par le jeune empereur et, de plus belle, rêvant pour ses camarades, pour lui-même une Athènes germanique où les Dieux de l'Olympe auraient eu leurs autels. Épîtres des Obscurantins! Quand parut sa ménippée, Hutten, jeune encore, était un homme aux traits accentués et délicats, aux longs cheveux d'un blond pâle, au visage encadré par une mousseuse barbe d'or, aux yeux d'une douceur féminine où l'enthousiasme, la colère, et, comme il disait, « le culte des Neuf Sœurs » mettaient de longues flammes. Un frontispice du Triomphe de Capnion le montre cuirassé, dans une armure aussi étrange que le morion et les jambarts de Don Quichotte. Sur sa maigre poitrine, la cuirasse de Galaor ou de Parsifal croupionne d'une façon ridicule, tandis que son regard nostalgique et sincère contemple je ne sais quel au-delà riche de lumière et de douceur. Autour du front une couronne de laurier plaquée de feuilles vertes. Elle supporte une toque de velours et complète l'ajustement bizarre de ce chevalier à qui l'épithète d'« errant » semble appartenir à l'exclusion de tous autres. Depuis qu'il échappa aux disciplines du révérend abbé de Fulde, Ulrich von Hutten pérégrina par les chemins, erratique en effet et désorbité, en proie à l'inquiétude, qui fait les vagabonds et les explorateurs.
Une formidable hilarité accueillit ses premières lettres. Déduites en un style négligé d'aspect, plein de germanismes, de locutions populaires et de trivialités scolastiques, elles sont d'une parfaite ironie et d'une surprenante mesure. Elles représentent les façons, la mentalité des jeunes clercs avec tant de vraisemblance qu'il faut lire plus d'une fois pour discerner la satire et l'intention vengeresse à travers les lignes monotones de ce pastiche sans égal.
Voici d'abord les apprentis moines aux prises avec les tentations du Monde, si l'on peut nommer ainsi les tavernières qui les hébergent et les adolescentes rieuses qui, le soir des fêtes patronales, dansent avec eux, au son du flageolet, quand les corporations accueillent dans leurs guildes les nouveaux venus. Un mépris naïf de la femme complique, chez ces jeunes grimauds, l'éveil de leur sexualité. C'est avec des doigts tachés d'encre et des gaîtés rudanières qu'ils abordent l'objet de leurs scolastiques amours. Des histoires confuses, possession, envoûtement, se combinent dans leur cervelle ignare à des obsessions moins chimériques. Vilpatius d'Anvers exhorte dom Ortuinus Gratius, le met en garde contre les stryges et les succubes, lui fait connaître comment on repousse leurs maléfices au moyen de sel bénit et d'oraisons appropriées. Conradus de Wickau lui raconte une histoire peu édifiante et quelles pretentaines égayent ses vingt ans. Hutten est dur, la plupart du temps, à la citation. Dès qu'il cesse de railler l'ignorance, la bêtise et l'instruction à rebours chez les disciples dont maître Ortuinus endoctrine le troupeau, sa plaisanterie a des façons tudesques. L'hypocrisie à la mode et le pharisaïsme verbal dont la France est engouée au début du XXe siècle, n'admettent guère ces fortes joyeusetés.
Outre la métrique, la poésie et les divers rythmes qu'ils ordonnent, outre les syllogismes cornus, ces bons jeunes gens étudient à leur manière les poètes latins. Ils sont bien fondés en théologie et, quand ils accouplent des vers, ce n'est pas sur des babioles, disent-ils, mais sur la couronne des saints. Comme ils pensent dévotement, plus acharnés à la doctrine de leurs maîtres que Thomas Diafoirus aux avis d'Hippocrate, ils haïssent les poètes nouveaux, déclament contre Philomusus, Escampativus et quelques autres fort oubliés, qu'ils traitent de jeanfoutres. On les imagine déambulant parmi les venelles et les carrefours de la « Sainte Cologne », emplissant la nuit de hurlements avinés, quand ils vagabondent, après boire, dans les quartiers déserts. La haute silhouette de la cathédrale apparaît sur le ciel nocturne, avec son dôme inachevé, ses clochetons et ses pinacles, tandis que le Rhin accompagne de sa plainte monotone les clameurs des jouvenceaux. A l'ombre du vieil édifice, leur bêtise s'épanouit!
C'est ici, dit Henri Heine, que la prêtraille a mené sa pieuse vie. Ici ont régné les hommes noirs que Hutten a décrits. Ici Hoogstraten distilla ses dénonciations. Ici la flamme du bûcher a dévoré des livres et des hommes, et les cloches tintaient et on chantait Kyrie eleison.
Mais le stupide fanatisme n'absorbe pas les jeunes clercs au point d'empêcher qu'ils ne deviennent « très profonds », versés dans les sciences orthodoxes. Il en est une que leur entendement s'approprie avec délices, je veux dire la Mystique. C'est l'art de donner aux faits mythiques ou sociaux une interprétation bizarre, saugrenue et falote, de chercher dans les poètes antiques la « préfiguration », comme ils disent, du christianisme et autres subtilités dogmatiques, mais idiotes. C'est la mythologie comparée à Charenton.
Voici frère Conradus Dollenkopsius, qui fait part à Ortuinus de son érudition.