« Je prends tous les jours, dit-il, une leçon de poésie, où, par la grâce de Dieu, je commence à faire un progrès admirable. Je sais déjà toutes les tables d'Ovidius en sa Métamorphose ; de plus, je sais les interpréter quadruplement, à savoir naturellement, littéralement, historiquement et spirituellement, science que n'ont pas les poètes séculiers.

« Dernièrement, j'ai poussé à l'un d'eux cette colle : d'où vient le nom de Mavors?

« Il me donna une explication qui n'est pas la bonne. Je le redressai : « Mavors, lui dis-je, c'est mares vorans, le dévorateur des mâles. » De quoi il demeura confondu.

« Je poursuivis : « Que faut-il entendre allégoriquement par les neuf Muses? » Le pauvre gars n'en savait rien : « Les neuf Muses, lui dis-je, représentent les sept Chœurs des Anges. »

« En troisième lieu, je lui demandai : « D'où vient le nom de Mercurius? » et comme il ne savait pas davantage : « Mercurius, lui dis-je, c'est Mercatorum curius (patron des marchands), à cause qu'il est le dieu du négoce et porte aux trafiquants un intérêt suivi. »

« De cela vous pouvez inférer que ces poètes apprennent leur art dans un grand terre à terre, qu'ils ne prennent cure ni des allégories, ni de l'exégèse spirituelle. Ce sont des hommes charnels, comme l'écrit l'apôtre dans sa Ire aux Corinthiens, II : « L'homme animal ne perçoit pas les choses qui sont dans l'esprit de Dieu. »

« Vous me demanderez peut-être : « D'où tenez-vous tant de subtilité? » Je vous répondrai que j'ai, depuis peu, fait emplette d'un ouvrage composé par un Anglais, maître de notre ordre, qui a nom Thomas de Walleys. Son livre a pour objet la Métamorphose d'Ovidius. Il en expose tous les mythes d'après le Symbolisme et la Mystique. Il est profond en Théologie, au delà de tout ce que vous pouvez croire. Il est bien évident que le Saint-Esprit infusa une telle doctrine à cette personne, à cause qu'elle établit la concordance qui existe entre l'Écriture sainte et les tables poétiques. Vous en pourrez constater dans les passages que voici :

« De la serpente Pytho qu'Apollo mit à mort le Psalmiste dit : « Vous marcherez sur l'aspic et sur le basilic. » Diana signifie la très béate Vierge Maria, quand, avec des jouvencelles nombreuses, elle rôde par les chemins. Cadmus courant après sa sœur figure la personne de Christus en quête pareille de sa sœur qui est l'âme humaine et fondant une cité qui est l'Église. »

L'érudition du benêt se prolonge, se répète, encombre maintes pages de citations, de notes marginales, et de références auprès des « bons auteurs ». Un vertige de stupidité monte peu à peu, se dégage de ces élucubrations monastiques. Est-ce un hôpital de fous? Un couvent d'inquisiteurs? On n'en sait plus rien et l'on demande merci. La grande affaire toutefois que poursuivent les jeunes sycophantes, c'est la confusion de Reuchlin et surtout l'anéantissement des juifs. Au moment du Jubilé, de la vente des indulgences, il importe de détourner sur eux les soupçons de la multitude. Un juif rôti, quelques maisons israélites mises au pillage, voilà toujours un amusement que l'on ne saurait interdire au peuple. C'est un apéritif à l'eucharistie, un encouragement aux « bons pauvres » qui font leurs pâques. La démagogie réactionnaire est organisée à jamais. Sous l'inspiration des Dominicains, elle fonctionne telle que nous la reverrons au moment de la Ligue et, plus tard, de l'affaire Dreyfus. Ses procédés restent les mêmes et le personnel ne diffère point. M. Charles Maurras vaut Hoogstraten ; M. Arthur Meyer prête son humeur élégante et ses favoris en côtelettes à Johannes Pffefferkorn.

Ce néanmoins l'Allemagne intellectuelle avait compris.