Les sarcasmes de Hutten avaient dessillé ses yeux. Dans Reuchlin menacé, dans les juifs offerts à la populace comme un troupeau dont la vie appartient au premier boucher venu, les penseurs, les humanistes se reconnurent. Ils saluèrent un héros, leur aîné, qu'il fallait sauvegarder à tout prix. Leur pitié s'émut. Ils tendirent une fraternelle main au peuple des « judengassen», « aux tribus captives », aux « éternels proscrits », victimes de la plus infâme superstition, exclus de toute joie, en péril continu, holocauste offert au dieu des chrétiens, à ce Christ plus sanguinaire que Moloch. Or, ces hommes ne demandaient qu'à vivre, qu'à obtenir pour eux et pour les leurs ce que, même de nos jours, contestent aux hébreux les salariés de l'antisémitisme, à savoir « autant de droits que les autres mammifères » (Heine). Un énorme ridicule tomba sur Hoogstraten, sur son Ordre abhorré, pris en flagrant délit d'imposture. Nonobstant les efforts du Saint-Siège, malgré le zèle des pères blancs et noirs à détruire ce libellé malencontreux, le coup libérateur fut porté. L'audace des moines recula. Une sorte de trêve suspendit les hostilités.
Plus tard, avec le pape Adrien et le légat Alexandre, avec les bulles de proscription, la terreur s'empara des âmes incertaines. Érasme renia son amitié pour les humanistes. Il se déshonora de gaîté de cœur en dénonçant aux pouvoirs publics Hutten malade et fugitif, en appelant sur Zwingle, son hôte, la suspicion des magistrats. Ce causeur brillant, cet esprit orné goûtait cependant le charme du bien-dire. Il pensait librement. Mais il n'avait ni caractère, ni bravoure ; il portait une pente fâcheuse à prendre quand même le parti du plus fort. Le beau portrait d'Holbein, au musée d'Anvers, a toute la valeur d'un document psychologique. Il montre au vif le manque de bravoure qui noua Didier Érasme, l'induisit en de lâches et vilaines actions. Le corps un peu voûté, sous une fourrure assez belle, vieilli plutôt que vieux, l'homme en dépit du chaperon et du manteau semble grelotter de froid. Les traits fins, allongés, le sourire inquiet des lèvres minces, le nez un peu dévié, les yeux dont le regard s'en va on ne sait où, le geste de la main blanche et fine qui tient si mollement un manuscrit enroulé, disent l'homme sans vouloir, égoïste, maniaque et personnel, qui pour conserver sa « librairie » et ses objets d'art, ce beau parloir de chêne, gloire de Rotterdam, acceptera n'importe quelle honte, sceptique au point d'être le mieux du monde avec les autorités civiles ou religieuses, quelles qu'elles soient.
Le départ d'Érasme et la mort de Hutten ferment cette première période où la Réformation à venir se fait deviner plutôt qu'elle ne se formule. Ce n'est pas le mois d'avril encore. Mais le ciel se fait plus doux ; un souffle amical passe dans l'azur clair ; les branches, qu'alourdit le trop-plein de la sève, laissent poindre la verdure indécise des bourgeons. Des cris d'oiseaux montent vers la lumière, dans l'allégresse du matin.
Après le déchaînement de haine et de mépris qu'ont suscité les Épîtres de Hutten contre l'obscurantisme, après la défaite d'Ortuinus et l'humiliation d'Hoogstraten, le temps du rire va cesser.
Bientôt pourtant, un nouveau rieur, celui-là formidable, fait écho, sur les bords de la Loire, au guerrier poète, qui, dans les burgs du Rhin, aiguisa l'épigramme vengeresse. Les titans de Rabelais porteront au Monde la même parole fraternelle que nous entendîmes dans les sarcasmes de Hutten.
Mais, avant d'écouter ce Gargantua si humain, ce bon Pantagruel qui ravive les sources d'autrefois, qui, célébrant la joie et l'orgueil de vivre, donne aux forts le seul viatique digne d'eux, à savoir l'amour du travail, l'universelle énergie et la curiosité de son héros, prêtons d'abord l'oreille à cette voix harmonieuse et robuste qui s'élève pour chanter l'amour divin et les tendresses humaines. Après les chevaliers, après les humanistes, les gentilshommes et les raffinés, voici le moine plébéien de Wittemberg qui, soulevant la pierre funéraire sous laquelle, depuis dix siècles, étouffait le Monde Occidental, d'un cœur allègre, d'un gosier sonore, entonne l'hymne de sa dilection et de sa foi.
Le printemps de la Réforme est venu, dans l'Allemagne et dans l'Univers, comme le mois de mai dans la tente de Sieglinde. Le choral de Luther lui donne une voix immortelle, voix dont l'écho frémit encore pour éveiller dans les cœurs des germes d'héroïsme, d'indépendance, de raison et de bonté.
II
Tandis que les humanistes, défenseurs des bonnes lettres, champions de l'hébraïsme, vengeurs de l'antiquité grecque et latine goûtaient les premiers fruits de leurs victoires ; tandis que le chevalier Ulrich von Hutten, ayant, avec ses Hommes obscurs, enrichi la linguistique d'un vocable nouveau : l'« obscurantisme », comme cent ans après lui Miguel de Cervantès devait apporter à l'univers le mot « don quichottisme », comme déjà l'auteur anonyme du Til Ulenspiegel avait fourni celui d'« espièglerie » ; incontesté, glorieux, satisfait et vengé, Reuchlin se retirait du combat, sans vouloir, désormais, participer aux luttes qui bouleversaient l'Allemagne, s'écartant aussi bien de la Réforme que de l'insurrection fomentée contre le Saint-Empire, par les chevaliers rhénans, groupés, au château d'Ebernburg, sous le pennon de Scheckingen, Scheckingen, noble figure, un peu baroque aussi et qui, dans un avenir prochain immédiat, présage l'autre gentilhomme, le caballero andante, redoutable aux pécores, aux marionnettes et aux moulins! Scheckingen, chevalier teutonique, Lohengrin égaré dans l'aube de la Renaissance, croisé de Rutebeuf, épave du Moyen Age! En quête d'aventures, heaume au chef, dague au poing, bardé de fer, jaloux de conserver à la noblesse pauvre, en même temps que le droit féodal de rapine, le privilège exclusif du service militaire, privilège que les troupes nouvelles de Maximilien, reîtres et lansquenets, enlevaient aux gentilshommes sans patrimoine, Frantz de Scheckingen tenta la dépossession de l'archevêque de Trèves, rêva d'assumer, un jour, la pourpre impériale, et combattit, pareil Goetz de Berlichingen, le héros de Gœthe, dans la guerre des paysans. Il continuait les prises d'armes et les gestes de la Chevalerie, au moment même où l'esprit moderne faisait éclater l'écorce du vieux monde, où Luther, en déchirant la bulle qui l'excommuniait, dans la cathédrale de Wittemberg, brisait, du même coup, mille ans d'obéissance à la théocratie romaine et rompait brutalement avec le passé.
Le XVIe siècle, malgré son immense appétit de science, de voyages, d'art, ses passions féroces et l'indomptable vitalité dont il regorge, n'en est pas moins le siècle de la Diplomatie et de la Banque. L'Allemagne a pu s'instruire de cette vérité. L'affaire des indulgences, les marchandages qui aidèrent à « marmitonner » l'élection de Charles-Quint l'ont rendue éclatante et manifeste. Le fils de Jeanne la Folle est empereur. Mais les Fuggers sont rois, dans leur maison d'Augsbourg. Ils tiennent, en même temps que celles de leur coffre-fort, les clefs de la politique européenne. On connaît l'anecdote du fagot de cannelle, qu'allumèrent avec un reçu de huit cent mille florins souscrit par l'empereur ces usuriers magnifiques, le jour où ce prince daigna recevoir leur hospitalité. La Foi seule pourra lutter contre cette omnipotence de l'Argent. Mais les hobereaux de Scheckingen, les paysans de la Souabe, de la Franconie et du Palatinat, que pourront-ils contre les soldats mercenaires chargés de « rétablir l'ordre », et de répondre par la Mort aux révoltes de la Faim? Les chefs périssent glorieusement sans avoir à subir l'humiliation d'être absous ou châtiés par le vainqueur. Mais le roman chevaleresque est à jamais conclu. Scheckingen, dont Albert Dürer a fixé les traits dans une de ces planches « baroques » et « sublimes » où la Mélancolie étreint sans relâche l'Esprit impuissant à prendre son essor ; Scheckingen que la mort conduit aux abîmes sur un maigre cheval, porte dans ses yeux caves et les rides qui labourent son visage dévasté le désespoir infini que, déjà trois cents ans plus tôt, manifestait le « décroisé » du vieux rimeur gaulois.