Mais voici que Luther, secouant la défroque médiévale, se dresse pour un combat nouveau. Armé du seul Évangile, au nom d'une doctrine plus pure, il combattra les princes et chassera la Papauté de la conscience humaine. Est-ce un dogme inconnu qu'il préconise? une théologie éleuthérienne qui va muer tout à coup la face de l'Univers? Non! Luther, Calvin, l'un avec son traité du serf arbitre, l'autre avec son institution chrétienne, suivent les mêmes errements qu'adoptèrent Jeansen, Duvergier de Hauranne, Port-Royal, si pauvres et si secs. Les uns et les autres partent de saint Augustin, de cette idée que l'homme est impuissant à créer lui-même le salut, à obtenir la grâce, don purement gratuit de la Divinité. Cette doctrine décourageante semble, au premier abord, faite pour anéantir toute l'énergie humaine, pour briser tout ressort intérieur et toute volonté. Mais, proclamant l'impuissance de l'homme à changer son destin, elle affranchit la conscience des dogmes. Elle brise le joug sacerdotal.
Ne donnant au fidèle que l'Écriture pour guide et réconfort, elle crée en même temps le libre examen, la discussion des paroles divines, sans que le prêtre ait besoin d'intervenir en qualité d'interprète ou de médiateur.
Mais ce n'est pas l'action théologique de Luther, les discussions plus ou moins subtiles du docteur Martin qui lui donnèrent de mettre ainsi en mouvement les forces populaires. Pour créer la foi des humbles, cette foi qui soulève les montagnes, cette foi avant toute chose, uniquement, peut-être, il faut beaucoup d'amour.
Or la conquête de Luther n'est autre chose qu'une conquête de l'amour. En déduire la légende tout entière ce serait évoquer, non seulement les annales du XVIe siècle, mais la civilisation moderne depuis ces jours lointains de la Wartburg où le moine en révolte eut son Thabor et sa Pathmos, jusqu'aux luttes, chaudes encore, dont les passions nous agitent et dont l'écho vibre dans l'air.
Guerre sainte, chocs sublimes! Temps héroïques de dévouement et d'espoir! Conflits des princes et des peuples, des doctrines et des hommes, engagements superbes, où, de part et d'autre, luttant pour leur conscience, pour leur foi, pour ce qu'ils crurent la vérité, les hommes sacrifiaient leurs biens, leurs vies, et plus chère que cette vie elle-même, l'existence de leurs proches, la stabilité de leur foyer, aux revendications de l'Idéal! Que Luther tonne à la diète de Worms, et repousse le Légat du Saint-Siège! que Loyola prenne, par ses disciples, la direction du Monde! que l'aigre Calvin dogmatise à Genève, arrêtons-nous dans la familiarité de ces grands hommes. Cherchons dans les meneurs de peuples ce qui transparaît d'éternel, les douceurs et même les faiblesses qui les rapprochent de la condition humaine, en quelque sorte nos frères, les mettent plus près de notre cœur.
J'ai suivi, par les lourds après-midi de septembre, par les couchants de turquoise, de cuivre et d'or, la route d'Hernani à Motrio, gravi l'escarpement de Loyola, rêvé dans la grotte de Manrèze à celui qui, rassasié d'ascétisme et de douleur, inventa un monde à son image, et se sentit assez grand, assez souple et fort pour, de ses mains, pétrir une chrétienté nouvelle. A la Wartburg, où sainte Élisabeth de Hongrie laissait tomber, sur son chemin, des roses, où Wolfram d'Eschenbach, pour une autre Élisabeth, chanta ses cantiques et des hymnes que le Génie, après cinq siècles, devait redire à l'Univers, j'ai retrouvé la cellule monastique où Luther, captif, déclara la guerre à la Papauté, jeta son écritoire à la tête du démon. Il traitait Satan avec le mépris d'un homme qui, portant à ses frères l'acte, la Vie et la Parole, se sait supérieur à l'Esprit de Négation.
Il est un livre unique, touchant, humain dans l'œuvre théologique et pesante de Luther. Là, plus d'abstraction, plus de controverse, d'épilogues, sur la grâce, le serf arbitre et autres arguties. Les Propos de table de Martin Luther sont aux écrits dogmatiques de ce grand homme quelque chose comme tous les Fioretti, de saint François, dans les sermons et les exhortations à ses frais qu'a laissés le Bienheureux.
Par les plaines d'Assise, longs promenoirs plantés de pins et de cyprès, ces cyprès qui donnent au paysage de la Toscane et de l'Ombrie une incomparable noblesse, retrouvant quelque chose du panthéisme antique et de la douceur virgilienne, le padre Francesco invoquait, à l'appui de sa dilection, « l'eau si pure, si humble et si chaste », la lune, le soleil, les astres, la terre tout entière, le conviait aux épousailles de l'âme humaine avec son Dieu.
Les fresques de Giotto, dans la basilique d'Assise, le montrent, chancelant, ivre de tendresse, portant à toute créature la nouvelle eucharistique de l'éternel amour.
Ce serait, peut-être, pousser le goût du paradoxe historistique un peu plus loin que d'envisager François d'Assise comme un précurseur de la Réforme. Néanmoins, la modification profonde qu'apportèrent dans l'esprit chrétien les prédications franciscaines offre, en quelque façon, une analogie avec le mouvement suscité par Luther. En substituant à la doctrine ecclésiastique, à la direction, le pur amour, François d'Assise, par d'autres chemins, arrivait à la même conclusion que le docteur de Wittemberg. Il proclamait que le fidèle se peut affranchir du prêtre ; et cela constitue, au point de vue orthodoxe, la plus damnable des hérésies. Si François d'Assise, esprit docile et tendre, s'inclina toujours devant les décisions du Saint-Siège et lui resta soumis, il n'en fut pas de même, pour quelques-uns des disciples ayant subi de près ou de loin son influence, les fraticelli, par exemple, ou fra Salambiene.