Certes, Luther, paysan allemand, fils d'un mineur, venu d'un sang plus lourd et d'une race moins artiste, n'a pas l'élégance patricienne, inhérente au padre Francesco. Mais celui-ci fut, peut-être en dépit de lui-même, un émancipateur de l'intelligence. Gebhardt dans son Étude sur « l'Italie mystique » au XIIIe siècle, montre François au milieu des sages et des prophètes dans le paradis du Dante, au sommet de la Divine Comédie, cette haute cathédrale, dont la porte s'ouvre encore sur les ténèbres du Moyen Age, sur la forêt obscure « où le soleil se tait », mais dont les flèches, les tours et le pinacle, touché déjà par l'aube de la Renaissance, portent comme Santa Maria dei fiori les stigmates de l'esprit nouveau.
Luther, ce gros moine priapique, bedonnant et vociférateur dont Lucas Cranach a buriné les traits énergiques, plébéiens et volontaires, la face carrée, aux yeux de douceur et de flamme, au menton d'empereur romain, incarne la voix même de la Foule, atteste la vitalité, non seulement du Peuple, mais de la Populace. Lui-même se nommait volontiers Herr Omnes, Monseigneur « Tout le monde », incarnant, pour la première fois, les droits de l'Homme, le Droit éternel, méconnu par l'Église et la Féodalité.
Il est dur, violent, poète néanmoins à sa manière, avec cette lourdeur monacale que raillait Hutten et ce fonds de brutalité germanique dont ne sont pas exempts les meilleurs poètes d'outre-Rhin, qui faisait dire à Henri Heine se raillant lui-même : « Je suis une choucroute arrosée d'ambroisie. » Mais Luther n'a garde, quant à lui, de railler. Il se sait le porte-parole des hommes qui naîtront demain. Il revient de la diète de Worms comme autrefois Julien de Nicomédie, comme saint Paul du promontoire d'Éphèse où son génie adressa aux gentils cette « épître qui rompait le câble de la vieille loi mosaïque ». Il revient dans son jardin de Wittemberg. Il joue, alors, au milieu des rosiers, sous les tilleuls en fleurs avec son petit Jean qui se roule, d'abord, sur le sable des allées, puis vient à table, prend part à la conversation. Elle roule sur les choses du Ciel. Madeleine, sa fille, et Martin, son dernier-né, que lui apporte Catherine de Bora, complètent ce groupe que pourraient peindre les petits maîtres hollandais : Jan Steen ou Pieter de Hooghes. Son cœur s'emplit d'amour, déborde sur toute chose. Un soir, il voit un oiseau se poser sur un arbre et se réjouit de comprendre que cette gracieuse créature habite dans la protection de Dieu. Il respire une rose et contemple en elle un magnifique ouvrage du Créateur ; il aime le vin, le goûte, le conserve pour les repas de noce. Le pain, dit-il, confirme le cœur de l'homme. Le vin le réjouit. Il protège les nids contre les passants, avec le geste de François d'Assise défendant les hirondelles. Il fait taire les grenouilles pour écouter le rossignol. Il parle, comme Virgile, des cygnes agonisants qui, près de quitter la terre, tentent de leur voix sublime les astres éthérés.
Un tel rapprochement ne saurait choquer ni surprendre. Le Choral de Luther aussi bien que le Cantique du Soleil porte, en lui, une beauté suffisante pour s'imposer à l'admiration des hommes, en dehors de toutes préoccupations confessionnelles. Mais, ce qui apparente l'hérétique de Wittemberg au « trouvère de Jésus », c'est un amour pareil pour la nature, pour les êtres faibles et tendres, pour les oiseaux, pour les bestioles innocentes que l'homme tue et martyrise afin d'assouvir sa gloutonnerie ou sa cupidité. Saint François prêchait les engoulevents, sauvait un pauvre lièvre traqué par les chasseurs, défendait le meurtre au loup d'Aggubio, conviait la Nature entière à la fête éternelle du printemps et de l'amour divin : Laudato sia, Signore mio!
Ce que Luther aime, au-dessus de tout, c'est la musique. « La musique sainte — dit son contemporain Paracelse — met en fuite la tristesse et les esprits méchants. » Or, le Diable est un esprit chagrin. Il désespère les hommes. Aussi ne peut-il souffrir que l'on soit joyeux. De là vient qu'il détale au plus près, sitôt qu'il entend la musique, et ne reste jamais, dès que l'on chante, surtout des hymnes pieux! Ainsi David, avec sa harpe, délivra Saül en proie aux attaques du Démon.
« J'ai toujours aimé la musique ; la connaissance de cet art est bonne ; elle sert à toute chose ; la musique est un présent de Dieu, elle est alliée de près à la théologie et, pour beaucoup, je ne voudrais être dépourvu du petit savoir que j'ai en fait de musique. Un maître d'école doit être habile musicien. La musique chasse beaucoup de tribulations et de mauvaises pensées, la musique est la meilleure consolation que puisse éprouver un esprit triste et affligé ; elle rend les gens plus aimables, plus doux, plus modestes et plus intelligents. Un tel goût suffit pour ennoblir qui le professe. »
Et lui-même, Luther, nous apparaît comme un chanteur divin, comme un psalmiste, qui, sur la harpe de David, retrouve les cantiques des prophètes, pour chanter son espoir et sa jubilation. Luther, luthier, le psaume qu'il accompagne sur un nouveau psaltérion apporte à l'humanité des forces, invigore son espoir. Les anges qu'on rêve, ceux de Flandre, ou de Toscane ; les anges de Memling et ceux de Jean de Fiesole n'entonnèrent jamais pareils cantiques devant le trône de leur Dieu!
Mais, ce chantre enthousiaste est, en même temps, un solide buveur, un homme de chair et de sang. Il se plaît à table, rit avec fracas, au milieu de ses amis. Il s'emplit de bière et tient, les coudes sur la nappe, des propos qui n'ont rien d'édifiant. Ce n'est pas, lui non plus, un ascète, mais un homme, un homme à qui rien n'est étranger. Il éclate de force, de joie, et de bonté. Il fait trembler, sur sa chaire, le pontife romain, au fond du Vatican, mais il obéit, sans mot dire, aux humeurs de sa ménagère. Il a l'odeur, l'expansion et la force du peuple. Il en a aussi la crédulité. S'il ne brûle pas les sorcières, à la façon des juges ecclésiastiques, il débobine sur leur compte mainte histoire digne d'un Sprenger. Il croit aux killecroffs, enfants du Diable, que les mauvais Esprits couchent dans les berceaux dont ils ont emporté les nourrissons et que cinq nourrices ne parviennent pas à rassasier. Il apprend à ses commensaux, Mélanchthon, Auri-Faber, Jean Stols, Lauterbach, les manigances du Diable qui prend, tour à tour, la figure d'un veau noir et d'un avocat, lorsqu'il peut sous cette forme emporter l'âme des aubergistes. Parfois aussi, Luther se plaît à des inventions que n'eût pas désavouées Jacques de Voragine. Cette gracieuse histoire, par exemple, d'un enfant égaré comme les frères du Petit Poucet et qu'un ange nourrit pendant trois jours, au fond des bois. Quand ils ont bien joué tous deux ensemble, au moment où la nuit tombe, l'ange le reconduit chez ses parents.
Et voici que ce brave homme, ce naïf conteur d'histoires horrifiques touchantes, éclaire les peuples et les rois, promulgue des arrêts souverains sur le gouvernement des empires, juge d'un mot décisif les maîtres de l'Europe. Puis son esprit vagabond l'emporte vers les spéculations théologiques. Le ton s'élève, grandit. Tout à l'heure, c'était un bourgeois teuton, humant le pot, dans son logis. A présent, c'est un prophète. Le charbon d'Isaïe a touché ses lèvres éloquentes. Mais bientôt le rire, un rire large et sensuel, reprend ce gros homme en liesse. Le revoici la coupe en main. Il rit, il invective. Il se glorifie avec ingénuité, car il manque absolument de modestie. Il se montre, dans son naturel, plein de bonhomie et de dureté, d'égoïsme et de dévouement, de bizarrerie et de lucidité, d'enthousiasme et de doute, d'éloquence et de trivialité, de petitesse et de grandeur.
C'est, pourrait-on dire, un personnage de Rabelais. Il en a la verve intempérante, la belle humeur tapageuse, un peu brouillonne, l'esprit bachique, le langage cynique et la haute raison. Comme ceux de Pantagruel, c'est un géant déchaîné parmi les nains. C'est une force de la Nature. Il prend sa place à table, mord joyeusement à tous les fruits offerts. Il aime sa femme, Catherine, ses enfants ; il aime, nous l'avons vu, les fauvettes, les rossignols, les cygnes. Il s'appelait tout à l'heure « Mgr tout le Monde ». Ne pourrons-nous pas le nommer, à présent, cet instigateur de révolte, cet éveilleur des forces latentes, ne pourrons-nous pas le nommer « Panurge », l'homme de tous les travaux? Comme Rabelais encore, partant d'un point de départ si différent, Luther, à l'aube du XVIe siècle, retrouvait la douceur de vivre, mettait fin au long carême du Moyen Age. Il relevait Adam déchu, Adam vetus, tandem lætus, d'un geste fraternel, l'exhortait au bonheur : « Lève-toi, pauvre homme! bois et mange! Puis, espère! travaille. Et, sur la route printanière, toute blanche de pommiers fleuris, par les campagnes verdoyantes, sous le ciel d'azur et d'or, marche appuyé sur la Bonté suprême, marche confiant vers l'avenir! »