Blessé au siège de Pampelune que le roi d'Espagne défendait contre Jean d'Albret, lequel prétendait reconquérir cette capitale ancienne de la Navarre, le capitaine Ignace de Loyola fut soigné par un chirurgien, ignorant de son métier. Sa jambe mal soudée le laissait boiteux. Derechef, il la brisa lui-même, reconstitua le pansement et, quelques semaines après, marcha droit, comme par le passé.

Cette violente et froide énergie est une caractéristique des races d'Eskaldune, que nul péril n'effraie et que nulle souffrance ne fait broncher d'un pas. A la bataille de Trafalgar, Churruca, compatriote d'Ignace, né au village de Motrio, et commandant une frégate, a les deux jambes emportées par un boulet. Sur-le-champ, il ordonne qu'on le plonge dans un baril de son, pour contenir l'hémorragie et ne cesse de faire tête à l'ennemi qu'autant que la mort a pris son dernier souffle. Et tous, coureurs de la montagne, écumeurs de l'Océan, gravissent les pics inabordables, ou, sur leur barque faite de quatre planches, vont aux pêcheries de Terre-Neuve, touchent peut-être aux régions polaires et, sans même avoir conscience de leur héroïsme, devancent les explorateurs les plus illustres, parmi les épouvantes, les récifs, les déserts de l'Océan. Le sombre génie de la Biscaye vit en eux. Pays aux monts tragiques, pleins d'embûches et de précipices, où le sol de basalte noircit, dirait-on, les feuillages des grands arbres et la hampe vigoureuse des maïs. Une race d'origine inconnue, apparemment sémitique, « ibères non romanisés » dont le langage ne s'apparente à aucun dialecte indo-européen, vit dans l'âpre montagne, jalouse de ses privilèges, guerroyant pour ses fueros, prompte à l'insurrection contre les pouvoirs établis, dès qu'il s'agit de défendre ses autels ou son foyer, prête à reconquérir l'Espagne sur les Maures avec Pélage ou bien à faire le coup d'escopette pour el rey netto, avec Zumalacarregui.

Ignace de Loyola fut, pour employer le mot de Carlyle, l'homme le plus « représentatif » de ce peuple et d'un tel pays. Il en eut la calme audace, l'infrangible volonté.

Comme Pascal, au pont de Neuilly, cet homme opiniâtre subit une crise morale qui détermina, chez lui, l'orientation nouvelle de son esprit.

Pendant les importuns loisirs d'une longue convalescence, au château de son père, ayant lu, afin de se divertir, la Légende dorée, il fut ému par les récits qu'elle renferme et se jura de devenir un saint.

Il faut dater de sa guérison, la retraite à Manrèze, la crise d'ascétisme qui faillit se terminer par un départ en forme pour les lieux saints.

Il alla, mais en simple visiteur, à Jérusalem. Car il ne tarda guère à comprendre, étant d'un esprit net et résolu, qu'en se faisant ermite, et fuyant le Monde, il ne rendait à l'Église aucun des services qu'elle pouvait espérer de lui.

Déjà la Réforme devenait menaçante. La pensée de créer un Ordre qui, par la parole, par l'enseignement et la direction, en combattrait les progrès ne tarda pas à germer en lui. A la diète de Worms, c'est-à-dire en 1521, Luther avait rompu, non seulement avec la Papauté, mais avec le Saint-Empire. Prisonnier à la Wartburg, où l'électeur de Saxe le cachait, il instituait cette prédication nouvelle, cet apostolat qui, bientôt, déchaîneront des fureurs homicides, mettront aux prises, en un choc éperdu, ceux qui, jusqu'alors, s'appelaient du nom de chrétiens, mais se diviseront, à l'avenir, en catholiques et réformés.

Sept ans après, en 1528, Ignace jura, dans les souterrains de Montmartre, de se consacrer, avec les disciples qui l'accompagnaient, à la défense de l'Orthodoxie et de la Papauté. Il formula bientôt la règle de son Ordre, cet Ordre qui, dans moins d'un siècle, allait prendre la conduite de l'Église, diriger la politique des nations et la conscience des rois.